jeudi, mai 03, 2007

Chronique en deux temps

1. L'orthographe .... ça engage

Comme plus de vingt millions de Français j'ai donc suivi hier soir le débat Royal/Sarkozy. Suivi, c'est-à-dire écouté ou entendu. Et je l'ai ensuite lu ce matin, dans la transcription qu'on donnait Libération tout d'abord puis dans d'autres sources.

La transcription est un exercice difficile et qui parfois force à des choix. Lorsque j'ai débuté, il y a bien longtemps, comme prof de français dans un lycée de la région parisienne, je ne pratiquais pas (et je ne pratique d'ailleurs toujours pas) l'opposition entre le é fermé et le é ouvert qui permet parfois de distinguer entre le futur et le conditionnel. Mes élèves, habitués à cette distinction par d'autres profs qui souhaitaient leur éviter des fautes d'orthographe lors de l'exercice de la dictée, me le firent savoir. Et c'est ainsi que je me suis appliqué, en dictant, à faire la différence entre je serai (futur) et je serais (conditionnel).

La ou les personnes qui ont transcrit pour Libération le débat d'hier ont été confrontées à ce problème. Lorsque Ségolène Royal dit "l'hôpital public reviendra une priorité", elle parle évidemment au futur, mais lorsqu'elle dit "je réformerai(s)", faut-il entendre "si j'étais élue je réformerais" ou "je vais être élue et je réformerai"? La première personne est, pour l'oreille, ambigüe, ambigüité que lève par exemple la troisième personne: elle réformerait ou elle réformera. Hier soir j'ai eu l'impression qu'elle parlait beaucoup au futur alors que Sarkozy était plus circoncept, et ce choix du futur émettait une sorte de message subliminal: je vais être élue.

Mais, étrangement, on lit dans Libération des phrases comme je réformerai, j'augmenterai, je créérai, je garantirai lorsque c'est Sarkozy qui parle, et parfois, lorsque c'est Royal qui parle, je serais (la présidente de la République qui fera en sorte..., de ce qui marche). Pour l'oreille elle parlait au futur, pour l'oeil qui lit Libération elle parle au conditionnel. Comme quoi l'orthographe (ou du moins la transcription orthographique) peut parfois dénoter une forme d'engagement. Mais je suppose qu'il s'agit plutôt là d'incompétence. C'était la rubrique "j'suis linguiste mais j'me soigne". Demain ou après-demain je vous ferai "j'suis linguiste mais je vote".

Il y aurait beaucoup d'autres choses à dire sur ce débat, sur sa forme. Par malice, je ne noterai que deux passages. Libération fait dire à Sarkozy:

"Vous revenez sur ce qui a été le travail du gouvernement Balladur et du gouvernement Raffarin pour obtenir le financement pérenne de nos régimes de retraite".

Ici, le quotidien est gentil pour le candidat de l'UMP, car il a dit (prononcé) tout autre chose. L'adjectif pérenne ("qui dure longtemps, qui dure depuis longtemps") est en effet invariable (pour être plus précis épicène, il a la même forme au masculin et au féminin). Or Sarkozy a dit hier: "le financement périn (ou pérein?)", énorme faute de français dont Libération l' a absout. Mais nous retiendrons qu'il a inventé un adjectif.

2. C'est pas pire

Pas pire est le titre d'un excellent roman de France Daigle (lire aussi d'elle Petites difficultés d'existence ou Un fin passage, le tout aux éditions Boréal, à Moncton: vous aurez sans doute du mal à trouver ça en France). Et pas pire est aussi un expression populaire dans le français canadien (canadien et non pas seulement québécois car on l'entend aussi chez les acadiens) qui signifie "pas mal, pas mauvais". Mais pire, en français hexagonal, est un terme péjoratif (il vient d'ailleurs du latin pejor) qui signifie "plus mauvais". Or, autre passage savoureux, Ségolène Royal reprochait hier à Sarkozy son projet de bouclier fiscal qui favorise les riches:

"Cette dame qui a 400 millions de patrimoine et qui reçoit un chèque grâce à vous, grâce au bouclier fiscal va toucher un chèque de 7 millions d’euros Ségolène Royal : Ce n’est pas un cas, c’est la conséquence de ce que vous avez fait voter !"

Et Sarkozy a répondu:

" Non, ce que je propose, c’est pire. Je considère qu'un pays libre est un pays où chacun peut disposer librement de la moitié de ce qu'il a gagné. C'est une conception..." C'est pire, effectivement.

mardi, mai 01, 2007

Liquider

Nicolas Sarkozy l'a affirmé haut et fort: il faut liquider l'héritage de Mai 68.

Pourquoi liquider ? Le mot a, bien sûr, un sens technique, en gros réaliser ou vendre à bas prix. Mais il ne s'agit pas ici de "vendre" l'héritage de Mai 68, il s'agit de s'en débarasser. Or c'est là le sens le plus courant, le plus populaire du verbe, avec des connotations violentes: liquider un témoin gênant, liquider un traître, c'est-à-dire bien sûr le descendre ou le fusiller. On pourrait imaginer que quelqu'un propose d'évaluer, de soupeser, de contester, de critiquer, l'héritage de Mai 68, mais Sarkozy veut donc le liquider. Et le choix de ce mot n'est pas innocent, il témoigne d'une violence profonde, latente, chez le candidat de l'UMP, qui a commencé à se manifester avec l'épisode du kärcher et qui se poursuit ici.

Un adage dit qu' entre deux maux il faut choisir le moindre, mais Sarkozy considère décidément qu'entre deux mots il faut choisir le pire. Estimons-nous heureux, cependant: il a dit héritage et non pas héritation.

lundi, avril 30, 2007

Football et macha

Nicolas Sarkozy, mécontent de voir Bayrou venir s'immiscer entre lui et Ségolène Royal, a lancé à maintes reprises en fin de semaine la même formule:

"C'est un peu comme la finale de la coupe du monde, la finale elle a lieu entre les deux premiers".

Cette métaphore sportive n'est pas chose nouvelle. Elle est même fréquente... au Brésil. Ainsi, alors qu'un sondage du 9 juin 2006 montrait que 48% des amateurs de football avaient l’intention de voter pour Lula (contre 40% chez ceux qui ne s’intéressent pas au football), celui-ci comparait "la période électorale avec la coupe du monde de football ". Et il ajoutait:

« J’ai appris avec le football qu’on ne touche pas à une équipe qui gagne »

Mais il concluait, et cela devrait intéresser Nicolas Sarkozy:

« Personne n’a gagné avant le coup de sifflet final de l’arbitre »

Qu'on se le dise!

En attendant, tous ceux qui rêvent d'être ministres de Sarkozy au plus haut niveau rivalisent dans la formule creuse et la bassesse pour se faire bien voir du patron. Côté formule creuse, c'est François Fillon qui déclare:

"Le drapeau c'est pas sur les balcons qu'il faut l'installer, c'est dans les coeurs qu'il faut l'accrocher".

Bon, d'accord, mais on fait comment pour s'accrocher un drapeau dans le coeur?

Côté bassesse, c'est Michèle Alliot-Marie qui lance:

"Nous n'avons pas besoin de quelqu'un qui change aussi souvent d'idées que de jupe".

Nous savions que tous les conseillers de Sarkozy lui ont expliqué qu'il ne fallait pas, face à Ségolène Royal, apparaître comme un macho. Il a donc choisi de confier ce rôle à une femme. Laquelle femme, qui porte plutôt la culotte, a remplacé dans l'expression populaire "changer d'idée comme de chemise" la chemise par la jupe. C'est donc elle le macho de l'équipe. Ou faut-il dire la macho? En tout cas, il est impossible de dire la macha. Ce mot espagnol est en effet irrémédiablement (et logiquement, croyions-nous) masculin: le macho est toujours un homme je ne peux donc pas dire que MAM est macha. Mais en espagnol d'Argentine, macha a un tout autre sens: il signifie cuite, une cuite, au sens alcoolique du terme, celle après laquelle on a une gueule de bois.

A propos, et je sais que cela n'a rien à voir, j'écoute France Inter en écrivant ce billet et j'entend un journaliste faire la liste de toutes les personnalités qui se trouvaient hier au meeting du candidat de l'UMP puis conclure:

« Il ne manquait que Cécilia Sarkozy".

Où est-elle passée?

lundi, avril 23, 2007

Un verre ça va...

Bon, tout le monde connaît les résultats du premier tour et, sur le plan linguistique, ils n'ont pas apporté grand chose de très marquant.

Sarkozy a simplement lancé une nouvelle formule, le nouveau rêve français, qu'il avait testée le 19 avril à Marseille sous la forme un grand rêve français. A y regarder de plus près, le mot rêve et le verbe rêver sont absents de ses discours jusqu'au 18 décembre. Après cette date, il les utilise très exactement 147 fois, sous la forme je rêve.....ce rêve..... Mais le rêve français vient de sortir: il est sans doute destiné à remplacer rupture et identité nationale. Le très dévoué Jean-François Copé ne s'y est pas trompé: il a immédiatement repris la formule hier soir sur France 2. C'est ce qu'on appelle la voix de son maître.

En revanche, toujours sur France 2, il y a eu un moment très réjouissant. Bernard Tapie, ex homme d'affaires, ex dirigeant de club de football, ex ministre de François Mitterrand, ex taulard, aujourd'hui reconverti dans le théâtre et ayant rejoint Nicolas Sarkozy, était invité à donner son point de vue:

"Si je soutiens Ségolène Royal..."

Tout le monde le regarde, ahuri

"Euh... si je soutiens Nicolas Sarkozy..."Publier

Ah bon! Mais, une minute plus tard:

"En juin, Bayrou m'a demandé d'être candidat"

De nouveau, stupeur des participants, et il se reprend:

"Baylet (NB: le patron des radicaux de gauche) m'a demandé d'être candidat".

Et trente secondes après:

"Du temps où j'étais de gauche". Ca, on avait compris que ce temps était révolu.

Vous vous dîtes que je vais encore une fois m'amuser à analyser des lapsus. Même pas: Tapie était saoul, et il a mis ses bafouillages sur le compte du buffet trop arrosé. Comme quoi, un verre ça va, deux verres, bonjour les dégâts.

jeudi, avril 19, 2007

Ambiguillages

Le 15 avril, au Palais des Sports de Paris, Jean-Marie Le Pen a lancé:

"Homme de foi, je crois avec passion que le destin n'est pas inéluctable"

phrase qui semble n'avoir aucun sens. Si l'on croit au destin en effet, il est inéluctable. En fait, lorsque l'on prend en compte le reste de la phrase ("et qu'il y a pour la France un avenir de grandeur et d'espoir"), on voit qu'il voulait dire déclin : "le déclin n'est pas inéluctable"... (c'est d'ailleurs ce qui apparaît dans la version officielle de son discours).

Mais pourquoi ce lapsus? Pourquoi destin à la place de déclin? Parce que, profondément, Le Pen pense que le déclin est inéluctable? Et dans ce cas quel déclin? Le sien? Celui de la France? Autre hypothèse: Le Pen est à ce point obsédé par Sarkozy qu'il pensait à la détermination génétique chère au candidat de l'UMP. J'avoue que je n'y vois pas très clair sur ce point, et que je suis incapable de trancher.

Autre chose, qui n'a rien à voir. Tous ceux qui s'intéressent à l'argot ont noté que depuis quelques années il ne s'agissait plus seulement d'un phénomène lexical mais aussi d'un début de phénomène syntaxique. Ainsi des verbes transitifs comme assurer ou craindre sont-ils utilisés de façon intransitive (il assure, ça craint) avec un sens différent. Or voici qu'une compagnie d'assurance utilise ce fait linguistique dans sa publicité: Ca c'est sûr, la Matmut, elle assure. On voit en effet que le verbe fonctionne ici comme un aiguillage entre l'usage transitif (la Matmut est une compagnie d'assurance, donc elle assure les biens ou les gens) et l'usage intransitif (la Matmut est une bonne compagnie, elle assure). C'est ce qu'on pourrait appeller un ambiguillage.

Et, finalement, mes deux petites notations se recoupent. Les lapsus peuvent en effet être considérés comme des ambiguillages, des aiguillages ambigus qui passent d'un signifiant à un autre, charge à nous de décoder ce qui se passe au plan des signifiés. L'aiguillage lepeniste passe de déclin à destin, et derrière cette variation de signifiant nous pouvons, si nous sommes optimistes, voir l'idée que le destin des idées lepenistes est dans le déclin. On peut toujours rêver.

mardi, avril 17, 2007

Identité, identique, identifiable...

Nicolas Sarkozy nous promet donc que s'il était élu Président de la République nous aurions un ministère de l'immigration et de l'identité nationale. Moi dont l'un des pays, celui dans lequel j'ai passé les dix-huit premières années de ma vie est, vu de France, un pays étranger, je crois savoir ce qu'est l'immigration. Mais l'identité?

Pour le dictionnaire, c'est "le caractère de ce qui est identique". Vous avez envie d'être identique, vous? Et en plus d'être nationalement identique? Rien que l'idée me fait frémir.

Il est vrai que nous avons une carte nationale d'identité, vous savez, celle que l'on sort lorsqu'un monsieur en uniforme vous demande poliment: "Vos papiers!" Et là, l'identité prend un autre sens, non plus identique, ce qui est déjà rédhibitoire, mais identifié, voire identifiable. Le monsieur en uniforme qui vous demande poliment vos papiers a longtemps eu pour patron, comme vous savez, Nicolas Sarkozy, premier flic de France. Et ce monsieur Sarkozy veut donc que tous nous soyons identiques, identifiables ou identifiés. Je dois avouer que je n'ai pas du tout envie d'être identique, encore moins identifiable. Mais ce doit être génétique...

dimanche, avril 15, 2007

Histoire de queue

Selon l’hebdomadaire Challenges du 12 avril, Dominique Voynet aurait déclaré :

"Plus que jamais, il faut que les femmes se serrent les couilles.... Pardon, les coudes."

Mon respect pour la candidate à la Présidence de la République, pour la personne comme pour la fonction, m’interdit bien sûr de commenter ce beau lapsus. Mais il se trouve que je l’ai entendue le lendemain parler des

« des résultats du premier court… »

(ou « du premier cours », à l’oral on ne sait jamais)

puis se corriger :

« du premier tour ».

S’il s’agissait de court, on pourrait songer aux dimensions de son score attendu. Pour cours, on songerait à la dure leçon qu’elle risque de prendre. Quoiqu’il en soit, avons là une belle paire phonologique, cours/tour, k/t. Et, dans la continuïté, couilles, coudes, court (ou cours), une suite de k qui font la queue.

Une histoire de keu, donc. Ou de que. Ou encore Publierde queue ?

jeudi, avril 12, 2007

Mots contre mots

Le 10 avril, devant son "Conseil de campagne", Ségolène Royal a opposé la "France calme", celle qu'elle envisage, à la "France excitée", celle que nous préparerait son adversaire de l'UMP. Et l'on remarque le parallélisme entre les deux formules, un mot commun, France, et deux adjectifs en opposition, calme/excitée.

Le lendemain, hier donc, à Metz, elle consacrait une bonne partie de son discours à attaquer Sarkozy, et l'on retrouvait le même principe d'oppositions:

Chez Sarkozy

"méthode faite de brutalité, de rupture, de fracture"

"loi du plus fort"

"valeurs de destruction"

"France de la peur, antichambre de la haine"

Chez elle

"réforme sans brutalité"

"loi du plus juste"

"valeurs de construction"

"France de la paix civile"

Ségolène Royal a donc choisi d'attaquer Sarkozy de front, ignorant superbement les autres, mais cette attaque repose pour l'instant sur des oppositions qui se manifestent essentiellement au niveau des signifiants: brutalité/sans brutalité, plus fort/plus juste, destruction/construction, haine/paix... C'est-à-dire que nous assistons à une véritable "guerre de mots", mots contre mots (ou mots contre maux, mais je sais, le jeu est facile: les mots de Ségo, les maux de Sarko. Justement, ce matin dans Libération il parle des migraines, qui sont dit-il innées, comme la pédophilie...) qui justifie s'il le fallait l'entreprise que nous menons avec Jean Véronis d'analyse du discours des politiques. Décidément, il nous faut les remercier pour le corpus qu'ils nous fournissent gratuitement.

lundi, avril 09, 2007

Electrochoc... tranquille

François Bayrou a donc annoncé hier que son élection serait un électrochoc tranquille, et l'on se gratte la tête: où vont-il chercher çà? Certes, électrochoc commence comme élection , mais cela ne suffit pas à justifier l'affirmation selon laquelle l'élection (de Bayrou) serait une électrochoc (pour qui?).

Selon le dictionnaire Robert, un électrochoc est un "procédé de traitement psychiatrique consistant à provoquer une perte de conscience, suivie de convulsions, par le passage d'un courant alternatif à travers la boîte crânienne". L'élection de François Bayrou serait donc un "traitement psychiatrique" qui provoquerait "une perte de conscience, suivie de convulsions". Mais à qui s'adresserait ce traitement? Qui perdrait conscience, aurait des convulsions? Je ne vois qu'une seule réponse: le corps électoral, c'est-à-dire vous et moi. Pauvres de nous! Avons-nous vraiment mérité ce "courant alternatif à travers la boîte crânienne"? Qu'aurions-nous fait qui mérite cette punition? Voté Bayrou?

Et en plus cet électrochoc serait tranquille. En d'autres termes: Nous allons vous faire passer du courant alternatif dans la boîte crânienne, vous perdrez conscience, aurez des convultions, mais ne vous en faites pas, ce sera dans la tranquillité. Bigre! On se souvient que Nicolas Sarkozy nous a déjà proposé le même genre d'oxymore avec sa rupture tranquille . Mais électrochoc tranquille, il fallait l'inventer!

Le PS a immédiatement répliqué que c'était Bayrou qui avait besoin d'un électrochoc, pour retrouver (après bien sûr la perte de conscience et les convulsions) la différence entre la droite et la gauche. C'est ce qu'on appelle l'arroseur arrosé, ou plutôt l'électrochoqueur électrochoqué...

samedi, avril 07, 2007

In vostra manu est

Jean-Marie Le Pen, comme on sait, aime les citations latines, mais il les utilise parfois d'étrange façon. Le 5 avril, lors d’un débat organisé à Sciences Po par le journal Elle sur le thème « Ce que veulent les femmes », il explique qu’il est opposé à la distribution de préservatifs dans les lycées et ajoute « pour ceux que ça travaille, je conseille le manu militari, ce sont des méthodes plus simples ». Avec sa finesse habituelle, il évoquait bien sûr la masturbation. Mais pourquoi militari? Pourquoi cette allusion à la force brutale? La main peut-être douce, caressante, et notre distingué latiniste aurait pu préférer in manibus habere ("dorloter, choyer"), habere opus in manibus ("Avoir l'ouvrage en main"), manus facere ("faire de sa main"), manum tangere ("tâter le poul"), in manus sumere ("prendre en mains"), in vostra manu est ("c'est entre vos mains"), etc. Il aurait pu citer Tite-Live, occasio in manibus est ("l'occasion est sous la main"), ou plus poétiquement et métaphoriquement Cicéron, mea manu scriptae litterae ("lettre écrite de ma propre main")... Mais non, il a préféré manu militari, faisant ainsi de la masturbation une chose violente, agressive.

La vérité, cependant, est peut-être ailleurs. On dit que Le Pen possède un gros paquet d'actions dans une marque de champagne, dont le doux nom est Veuve Poignet, champagne que pour ma part je n'ai jamais goûté, m'en tenant pour les veuves à bulles à la Veuve Clicquot. Vous savez tous que l'expression Veuve Poignet signifie, en argot, la masturbation justement, ce qui semblerait prouver qu'il n'a rien contre. Mais, co-propriétaire de la Veuve Poignet, il a peut-être voulu éviter l'accusation de publicité clandestine...

Reste une dernière hypothèse. La violence de manu militari évoque peut-être une certaine difficulté à jouir, l'obligation de malmener l'objet. Et cette citation de Cicéron serait alors plus appropriée: haec non sunt in nostra manu, "cela n'est pas en notre pouvoir". Ou plus en notre pouvoir...

PS Merci au dictionnaire Gaffiot pour les citations latines que je n'avais pas en stock mental.

vendredi, mars 30, 2007

Le troisième larron

Mardi dernier, en Bretagne, François Bayrou s'en est pris conjointement à N. Sarkozy et S. Royal, «compère et commère» qui «s'entendent comme larrons en foire».

Trois mots vieillis, mais intéressants à analyser, car ils ont pris au cours des ans différents sens enchassés comme des poupées russes. Le compère (latin compater) est à l'origine le parrain, comme la commère est la marraine. A ce premier sens s'en ajoute un deuxième: le compère est un ami, comme la commère est une amie. Mais, après ce parrallélisme, les deux mots divergent dans leur troisième sens, puisque le compère est un complice pour une supercherie (un prestidigitateur par exemple peut avoir des compères dans la salle) tandis que la commère est une mauvaise langue qui colporte des ragots. Et l'on peut se demander auquel de ces sens empilés comme dans un mille-feuilles songeait Bayrou. Madame Royal colporte-t-elle à ses yeux des ragots? Est-ele une amie? Ou la marraine d'un de ses enfants? Et monsieur Sarkozy est-il un complice? Ou un parrain, au sens que le terme a pris dans le milieu?

Ce qui est sûr, c'est que, selon lui, ils «s'entendent comme larrons en foire». Ici encore, le mot est vieilli et désignait un voleur. On se souvient que le Christ était sur sa croix entouré d'un bon et d'un mauvais larron. Mais F. Bayrou, agrégé de lettres, se souvient peut-être, lui, de la fable de La Fontaine, Le Compère et l'Ane:

Tandis que coups de poing trottaient
Et que nos champions songeaient à se défendre
Arrive un troisième larron
Qui saisit maître Aliboron
.

C'est depuis lors que l'on parle du «troisième larron», celui qui tire les marrons du feu. Le «troisième homme», comme l'appelle la presse, se verrait-il dans ce rôle de troisième larron? On dit pourtant qu'il élève des chevaux. Or, chez La Fontaine, Aliboron était un âne...

mardi, mars 13, 2007

Amodier

J'ai déjà eu l'occasion de faire remarquer la richesse du vocabulaire de Jean-Marie Le Pen. En voici un exemple concret. Je l'ai entendu ce soir au JT de PPDA, parlant de Royal, Bayrou et Sarkozy, qui pour lui sont «les représentants d'un système qui a mené la France au désastre», nous expliquer «qu'ils vont essayer de l'amodier»...

Connaissez-vous le verbe amodier ? Je n'en trouve que quelques centaines d'occurrences sur Yahoo...

Si vous ne le connaissez pas, vous aurez peut-être le réflexe d'ouvrir le Petit Larousse :

Amodier. v.t. Concédér par amodiation.

Bon, c'est un de ces jeux de piste qu'affectionnent les lexicographes. Allons voir amodiation :

Amodiation. n.f. DR. Exploitation d'une terre ou d'une mine moyennant une redevance périodique.

Le Petit Robert donne à peu près les mêmes définitions.

Mais alors, que cherche à nous dire Jean-Marie Le Pen ? Quel rapport avec l'agriculture ou les mines ? En fait, ce verbe a un homographe, encore moins fréquent, qui signifie «aménager». Le premier amodier vient de modius, « boisseau, muid (de blé) », le second de latin modus, «mesure» (comme mode, modérer, etc.). Ce deuxième amodier est si peu fréquent qu'il n'est même pas dans les dictionnaires courants.

Étonnant, tout de même, pour le champion supposé du populisme !

lundi, mars 12, 2007

Zzzzz...

Vous étiez sans doute nombreux à regarder hier les adieux de Jacques Chirac. J'ai eu pour ma part l'impression d'assister à un spectacle, le spectacle d'un imitateur dans le rôle du Président de la République. Tout y était. La gestuelle et les mimiques surjouées, et surtout cette façon toute personnelle de réaliser les liaisons sans enchaînement, tel un maître d'école qui veut imiter des fautes d'orthographes aux élèves, comme le Topaze de Pagnol: "les moutons...les moutonSSSSSSE".

Hier Chirac (ou son imitateur) a déclaré: "Nous couronsZZZZ...à la catastrophe".

Parmi les commentaires, relevons celui d'un proche de Sarkozy, Brice Hortefeux: "Nous voulons écrire une nouvelle page sans déchirer la précédente". Nous sommes loin désormais de la rupture, même tranquille.

vendredi, mars 09, 2007

Ca va être long

Et de fait ça a été long !

Hier Ségolène Royal rédactrice en chef du Grand journal de Canal Plus, puis Nicolas Sarkozy sur France 2, plusieurs pipes, un havane, deux whiskies et, en plus, une casserole que j'ai oubliée sur le feu...

Alors? Alors je vais vous livrer quelques remarques, par rubriques, et pour commencer:

Le look

Sarkozy était en costume bleu sombre, cravate presque dans le même ton, chemise blanche, poignets mousquetaires et boutons de manchettes (tiens, ça existe encore?), ruban rouge au revers, bref un air de bureaucrate à l'ancienne sortant de chez le coiffeur (mais deux ou trois cheveux rebelles, dressés en l'air, dépareillaient le brushing. En outre une grosse montre très voyante faisait un peu nouveau riche.

Quant à Ségolène Royal, tout le monde parle de son look, donc je passe.

Les verbes

J'ai noté à la volée, et Jean Véronis me confirmera ou pas après avoir consulté ses appareils, mais j'ai trouvé que Sarkozy utilisait beaucoup le verbe respecter, à la première personne: je respecte...? Qui? Tout le monde ou presque: Bayrou, les fonctionnaires, les auxiliaires parentales, les syndicats, les enseignants... Et, bien sûr, le syntagme verbal est le plus souvent suivi d'un mais:

"Je respecte X, mais..."

Côté Royal, c'est la formule "moi je veux" qui m'a semblé la plus fréquente.

Les formules

Toute la presse écrit ce matin que Sarkozy a annoncé que s'il était élu il créérait un ministère de l'immigration et de l'identité nationale, ajoutant qu'il allait sur les brisées de Le Pen. En fait il a dit: "ministère de l'immigration nationale et de l'identité nationale": voudrait-il bouter les Français hors de France?

En outre a utilisé près de trente fois (tu vérifies, Jean?) le mot quartier avec le sens de "quartier difficile. Tiens donc! Il n'y a pas de quartiers à Neuilly, ou dans le XVI° arrondissement?

Royal pour sa part maintient son ordre juste, et elle le décline:

"Ordre social juste qui met fin à tous les désordres, et le principal désordre c'est l'injustice sociale"

C'est un peu redondant, mais au moins elle a de la suite dans les idées.

Elle est d'ailleurs revenue plusieurs fois sur des problèmes lexicaux:

-"Les Français ne parlent pas de hausse des prix mais de vie chère, les mots élémentaires de la vie quotidienne"

-"Je mettrai les mots justes sur la réalité de la vie".

On se souvient que Victor Hugo voulait mettre le bonnet rouge sur le vocabulaire, et Léo Ferré le noir, peut-être écrirons-nous un jour le dictionnaire de Ségolène Royal. Avec un bonnet rose?

Revenons à Sarkozy, qui a affirmé: "Les Etats Unis ont réussi avec le plein emploi". J'ai vérifié: le taux de chômage y était, en février, de 4,60 %, en augmentation par rapport à janvier. Mais il est vrai que par les temps qui courent, notre gouvernement à quelques hésitations dans la mesure du chômage en France. Alors, aux Etats-Unis...

En revanche, il a montré une grande sagacité en affirmant:

"Avant d'avoir deux enfants, il en faut un".

Je n'y aurais pas pensé.

Les grands moments

Sur Canal Plus, Ségolène Royal avait parmi d'autres invités (Cali, Jeanne Moreau...) la dauphine de miss France, sourde, venue avec son interprète. Plutôt émouvant. Et derrière Sarkozy, une jeune femme, longues jambes surmontées d'une robe rose, qui a réussi à garder un sourire figé et niais pendant deux heures. Ca méritait une citation. Moi j'avais au moins mon cigare et mon scotch. Mais ma casserole est foutue...

vendredi, mars 02, 2007

Lapsus croisés

Il y a quelques jours je rappellais ce lapsus de Nicolas Sarkozy le 30 novembre sur France 2, lorsqu'il avait parlé de cette usine de céramique qui

fabriquait des prothèses pour réparer les factures.

Et je m'interrogeais: pourquoi factures et non pas fractures?

François Fillon, conseiller politique de Sarkozy, nous a peut-être donné ce matin une partie de la réponse sur Canal plus. Interrogé sur l'article du Canard enchaîné selon lequel le ministre de l'intérieur aurait payé son appartement à moindre prix et aurait bénéficié d'un prix d'ami pour les travaux d'aménagement intérieur, F. Fillon a en effet expliqué que N. Sarkozy était bien sûr innocent de ces turpitudes et que depuis deux jours il s'était employé à

retrouver les fractures.

Tiens donc! Les fractures? Mais non, monsieur Fillon, les factures!

Ces lapsus croisés m'intriguent. Sarkozy dit factures au lieu de fractures, Fillon dit fractures au lieu de factures: mais qu'est-ce qu'ils ont donc? Je vous laisse tirer vos propres conclusions, mais face à ce numéro de duettistes on a envie de rappeler cette forte pensée de Saint-Exupéry je crois:

Aimer ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est regarder ensemble dans la même direction.

Regardant dans la même direction, Sarkozy et Fillon éviteraient peut-être ce genre de lapsus en miroir.

Tenable...

Présentant son programme concernant la recherche, Ségolène Royal a précisé qu'elle faisait des promesses tenables. On connaît l'expression promettre et tenir sont deux, que l'on a adaptée sous la forme plus populaire "les promesses n'engagent que ceux qui y croient". Mais qu'est-ce qu'une promesse tenable? Le suffixe -able, qui peut s'ajouter à un nom ou à un verbe, marque comme on sait la possibilité (par exemple dans mangeable : que l'on peut manger) ou la qualité (dans valable :qui a de la valeur). Quant au verbe tenir, il est ici utilisé de façon très particulière, non pas avec le sens d'avoir mais d'observer fidèlement : tenir sa parole, ses engagements, un serment, un pari ou ses promesses. Et c'est sans doute parce qu'ils ont la réputation de promettre n'importe quoi que les politiques nous assurent qu'ils feront ce qu'ils disent. Libre à nous, bien sûr, de les croire...

Mais l'expression utilisée par Ségolène Royal est différente. Elle ne nous dit pas qu'elle tiendra parole, mais que sa parole est tenable, c'est-à-dire qu'il est possible de la tenir: Une promesse tenable est une promesse que l'on peut tenir, qui est finançable, applicable, raisonnable, faisable, envisageable, etc.... Veut-elle par là nous dire que certaines promesses ne le sont pas? On n'ose le penser!

mardi, février 27, 2007

Coordination

J'ai longuement parlé de lapsus linguae dans mon précédent billet, je voudrais aujourd'hui attirer votre attention sur une forme un peu particulière de lapsus: le lapsus gestuel.

Hier soir, sur la Une, François Bayrou répondait aux "questions des Français". A un certain moment on lui dit que s'il était élu il n'aurait pas de majorité pour gouverner et il répond que pas du tout, au contraire, que les candidats aux législatives

venus de la droite ou venus de la gauche

se regrouperaient sous une étiquette présidentielle.

L'ennui est en prononçant "venus de la droite" il a, de sa main gauche, montré la gauche, et qu'en prononçant "venus de la gauche" il a, de sa main droite, montré la droite.

Problème de coordination? Ou dyslexie propre aux centristes?

jeudi, février 22, 2007

Lapsuceurs, lapsuceuses...

Par les temps qui courrent, le personnel politique donne aux linguistes bien des satisfactions, trop peut-être car nous n'avons pas le temps d'analyser tout ce que nous engrangeons: il nous faut tout de même nous occuper de nos étudiants, de nos recherches, de nos colloques, de nos conférences... Mais dans leurs mots, leurs phrases, leurs lapsus, ils nous posent parfois quelques problèmes théoriques, ce dont je les remercie chaleureusement.

Freud a raconté l’histoire d’un jeune homme qui propose à une jeune fille de la raccompagner chez elle (en allemand : begleiten). Mais il ne dit pas begleiten, il dit begleitdigen , mot qui n’existe pas en allemand mais ressemble à beleidigen, « manquer de respect ». Pour le père de la psychanalyse, il faut entendre ici la rencontre (ou la convergence, ou l’interférence) entre ce que le jeune homme a voulu dire (begleiten) et ce qu’il refoulait (beleidigen) : le lapsus est une sorte de compromis phonétique entre deux intentions, l’une consciente, celle d’accompagner la jeune fille, et l’autre inconsciente, refoulée, celle de la "sauter". Le lapsus pourrait donc de façon générale être défini comme la manifestation phonétique, par contamination sonore, de l’inconscient.

On pourrait bien sûr dire que l’analyse de begleitdigen comme le masque de beleidigen n’est qu’un interprétation, celle de Freud. Certes. Mais ce qui est sûr, c’est que le jeune homme voulait dire begleiten et qu’il a dit begleitdigen, et de façon générale qu’un lapsus consiste à dire B à la place de A, A et B ayant des formes sonores proches.

Prenons deux exemples concrets, tous deux empruntés à Nicolas Sarkozy. En novembre 2006, lors d’une émission de télévision, pour montrer que les entreprises peuvent se reconvertir, il parle d’une usine de céramique de Limoges qui, dit-il, fabrique désormais des prothèses pour réparer les factures. Tout le monde comprend qu’il voulait dire fractures et, dans ce cas de figure, il dit bien B à la place de A mais B existe dans la langue. Ce lapsus est bien entendu analysable, on pourrait par exemple se demander à quelles factures pensait monsieur Sarkozy, ou s’il voulait éviter le mot fracture, trop connoté (la fracture sociale de Chirac, la fracture du couple, la rupture qui avait été au centre de ses discours et qu’il était en train d’abandonner..). Mais là n’est pas mon propos, et ce lapsus n’est ici que pour illustrer une typologie.

Deux mois plus tard, le même Sarkozy veut parler d’héritage mais, bizarrement, prononce héritation. Ce cas de figure est strictement parallèle à l’exemple de Freud mais il faut alors déterminer quel est l’autre mot qui, avec héritage, a produit par contamination sonore cet étrange héritation et, éventuellement, quel refoulé se trouve derrière. On peut songer à irritation (et se demander ce qui irritait Sarkozy ce jour-là), à hésitation, etc…

Dans les deux cas, donc, Sarkozy a voulu dire A (fracture, héritage) et a dit B (facture, héritation), mais dans le premier cas B (facture) existe dans la langue alors qu’il n’y existe pas dans le second cas (héritation). Je me propose donc de distinguer momentanément entre les lapsus de type AB (A et B existent) et les lapsusde type A*B (B n’existe pas) et de continuer à examiner d’autres productions de nos lapsuceurs politiques. J'aime bien ce mot, lapsuceur, qui tout en renvoyant à lapsus combine les verbes laper et sucer: il faudra le proposer à l'Académie Française pour son dictionnaire. Mais là n'est pas mon propos aujourd'hui.

J'ai en effet une nouvelle pièce à verser au dossier. Il y a quelques jours Rachida Dati, une porte-parole de Nicolas Sarkozy déclarait dans un débat télévisé:

« A Bercy on a autant de fonctionnaires de droite…euh des douanes ».

Notre lapsuceuse se trouve ici dans le cas AB, droite et douane étant deux mots légitimes de la langue. Mais qu'est-ce qui l'a fait passer de A à B, de droite à douane? On peut penser, bien sûr, à une attraction de l'expression droits de douane, ce qui est tout à fait plausible dans les débats actuels sur la fuite des capitaux, les délocalisations, etc. Mais le débat porte aussi sur les fonctionnaires, dont Nicolas Sarkozy veut réduire le nombre. Dès lors, passer de fonctionnaires des douanes à fonctionnaires de droite nous donne peut-être une indication sur le type de fonctionnaires que voudrait conserver le candidat de l'UMP. Je sais, je ne suis pas Freud, mais on peut bien s'amuser...

mercredi, février 21, 2007

Troisième homme

La presse a commenté la phrase de François Hollande : «Le seul troisième homme possible, hélas! c'est Jean-Marie Le Pen».

Evidemment on pense tout de suite à Le Pen en 3e position, comme en 2002.

Mais on m'a fait remarquer qu'effectivement, le seul troisième HOMME possible était Le Pen, après Sarkozy et Bayrou (qui monte très fort dans les sondages...)

Sans doute pas voulu, mais rigolo !

dimanche, février 18, 2007

Tenable...

Présentant son programme concernant la recherche, Ségolène Royal a précisé qu'elle faisait des promesses tenables. On connaît l'expression promettre et tenir sont deux, que l'on a adaptée sous la forme plus populaire "les promesses n'engagent que ceux qui y croient". Mais qu'est-ce qu'une promesse tenable? Le suffixe -able, qui peut s'ajouter à un nom ou à un verbe, marque comme on sait la possibilité (par exemple dans mangeable : que l'on peut manger) ou la qualité (dans valable :qui a de la valeur). Quant au verbe tenir, il est ici utilisé de façon très particulière, non pas avec le sens d'avoir mais d'observer fidèlement : tenir sa parole, ses engagements, un serment, un pari ou ses promesses. Et c'est sans doute parce qu'ils ont la réputation de promettre n'importe quoi que les politiques nous assurent qu'ils feront ce qu'ils disent. Libre à nous, bien sûr, de les croire...

Mais l'expression utilisée par Ségolène Royal est différente. Elle ne nous dit pas qu'elle tiendra parole, mais que sa parole est tenable, c'est-à-dire qu'il est possible de la tenir: Une promesse tenable est une promesse que l'on peut tenir, qui est finançable, applicable, raisonnable, faisable, envisageable, etc.... Veut-elle par là nous dire que certaines promesses ne le sont pas? On n'ose le penser!

mardi, février 13, 2007

La mère patrie

J'ai eu une grosse surprise hier pendant un de mes cours. J'analysais le discours de Ségolène Royal avec mes étudiants, et je voulais commenter le moment le plus poignant à mon avis, celui où elle se frappe la poitrine en criant «Je sais au fond de moi, en tant que mère...». Quoi qu'on pense de ses idées et de son programme, c'est une belle image. C'est à la minute 59:36 de son discours :



A l'aide de mon outil, Discours 2007, je cherche le mot mère dans son texte, et ô surprise... Le seul exemple attesté est le moment où elle parle du cas d'Odile, une mère célibataire. Rien à voir. Le passage le plus intense de son discours n'est tout simplement pas dans la version écrite, c'est une «interpolation» qu'elle a faite en direct. Elle est en train de parler de la précarité avec des accents dignes de l'Abbé Pierre (voir le texte). On sent la tension qui monte :
La France entrera en crise. Et c’est tout le lien social qui, de proche en proche, menacera de craquer. Il y a urgence. J’ai la ferme volonté d’empoigner ce problème à bras le corps.

A la minute, 59:36, elle diverge de son texte. Elle zappe la prochaine phrase, assez insipide :
Ecoutons là encore, les propositions et les attentes de ceux qui agissent tous les jours sur le terrain.

Et elle remplace ce morceau de pure langue de bois par une envolée magnifique, qu'elle débite d'une traite sans rien lire, et en se frappant la poitrine :
J'en ai la ferme volonté, je l'ai là, cheville au corps, parce que je sais au fond de moi, en tant que mère, que je veux pour tous les enfants qui naissent et qui grandissent en France, ce que j'ai voulu pour mes propres enfants (applaudissements) Et je veux que tous les responsables politiques soient aussi comme cela, c'est comme cela que nous réussirons à régler ce problème. Cet avenir, il est là, il est devant nous, et nous avons l'obligation, l'ardente obligation de réussir. J'en fais devant vous le serment (applaudissements nourris). Vous êtes là pour que je tienne ma parole et cette parole, nous la tiendrons ensemble (délire de la salle, standing ovation).

L'ovation dure de la minute 60:23 jusqu'à la minute 62:03. Près de deux minutes, ce qui est énorme dans un meeting...

Puis elle continue, et reprend le cours de son texte :
Mettre les parents devant leur responsabilité pour assumer leur rôle, tout leur rôle. Nous aiderons les mamans seules...

C'est ce passage improvisé qui sera repris sur toutes les télés... J'avais noté exactement la même chose avec Nicolas Sarkozy. Il devient bon quand il quitte son texte, et c'est là qu'il fournit ses meilleurs moments, qui sont souvent repris par les médias. Comme quoi, nos hommes et femmes politiques devraient fuir la bêtise et la ternitude de leurs conseillers en com...

Ségo, la mère. J'ai expliqué à diverses reprises qu'elle avait un vocabulaire maternel tout à fait nouveau dans la politique française. La mère rassurante, mais ferme, voire militaire... Ne serait-elle pas l'image moderne de la mère patrie ? Avez-vous noté l'absurdité de cette expression, d'ailleurs ? Patrie, ça vient de pater, le père. Peut-être que cet assemblage de termes un peu oxymorique, mais si ancré dans notre histoire, peut laisser supposer que nous cherchons confusément une incarnation de la patrie pas trop machiste ? Si c'est le cas, Ségo a ses chances !

lundi, février 12, 2007

On pactise ?

Lors d'une émission de télé diffusée dimanche je demandais au publiciste Thierry Saussez où étaient passées la rupture et la France d'après de son candidat Nicolas Sarkozy. Il me répondit en substance: c'était là le discours du président de l'UMP, maintenant qu'il est candidat, il a un autre discours. Ah bon! Les mots sont donc si peu importants qu'on puisse ainsi les changer, les révoquer, les jeter?

Le moins qu'on puisse dire de Ségolène Royal est qu'elle reste pour sa part fidèle à ses mots, ou du moins à certains d'entre eux. Elle parle en effet depuis plus d'un an d'ordre juste et elle a promis hier un ordre économique et social juste, un ordre international juste, pour finalement mettre sa campagne sous le thème général suivant: Plus juste la France sera plus forte. Sur le plan rhétorique, elle a par ailleurs réussi à intégrer dans son discours la pratique que certains lui avaient reprochée, jouant sur le vous et le je: vous m'avez dit (durant les débats participatifs), j'ai entendu, je ferai..., créant ainsi une dialectique qui donnait l'impression d'une cohérence dans sa démarche.

En revanche elle a été moins originale avec un autre mot très utilisé hier, le mot pacte. Car ici , contrairement à l' ordre juste, elle n'est pas seule. Nicolas Hulot l'avait déjà utilisé pour son pacte écologique, et Nicolas Sarkozy a parlé hier de pacte républicain. Ségolène Royal a pour sa part évoqué successivement dans son discours un pacte présidentiel, un pacte d'honneur, un pacte de confiance, bref le pacte (d'honneur ou pas) est à l'honneur, ils veulent tous en signer un. Un pacte est une convention entre deux ou plusieurs parties, une promesse mutuelle, et bien sûr ni Royal ni Sarkozy ne veulent pactiser entre eux (on ne pactise pas avec le diable), ils veulent pactiser avec nous, nous proposer un contrat en quelque sorte. Qu'ils se retrouvent tous les deux sur le même mot est intéressant, mais il reste à voir si, derrière ce même signifiant, il mettent le même signifié.A suivre...

Mais, pour revenir au discours de Ségolène Royal, il reste qu'au delà de cet ordre juste et de ce pacte, les mots qu'elle a le plus utilisés sont jeune, jeunesse, famille et école. Et là, elle est plus originale, même si cela frappe moins.

jeudi, février 08, 2007

Les banlieues, c'est la zone !

Agrégé de Lettres classiques, François Bayrou est un véritable amoureux de la langue française, comme nous l’avons expliqué dans Combat pour l’Elysée. Hier soir, j’ai regardé la retransmission de son meeting de Bordeaux sur i-Télé, et il nous a encore fait une belle leçon de langue…

Bayrou n’aime pas les mots qu’on utilise pour parler des banlieues. Le mot banlieue lui-même a une connotation déplaisante, puisqu’il rappelle, dit-il, la mise au ban, l’exclusion. En fait, cette dérive est tardive, parce que justement au Moyen-Age, le ban était l’étendue de la juridiction du suzerain, du seigneur (d’où convoquer le ban et l’arrière-ban). La banlieue c’était, vers les Xe et XIe siècles, l’espace d’une lieue qui entourait une ville dans lequel l’autorité avait juridiction. Ce n’était pas une zone d’exclusion. Ce n’est que plus tard, au XVIè siècle que le mot ban a pris le sens d’exil, de rejet, que l’on a encore dans mettre au ban, bannir.

Le mot zone, nous rappelle-t-il, vient de zônê, «ceinture» en grec, et il a tellement été mis à toutes les sauces bureaucratiques qu’il en est devenu insupportable. Je n’avais encore pas vu de candidat qui nous fasse des citations en grec dans ses discours ! Ca décoiffe (mais on n'était pas sur TF1, là !) Et il enchaîne en rigolant les ZUS, les ZUP, les ZES, les ZIF… Cela rappelle l’extrait assez tordant d’un de ses discours de 2005 que nous citions dans le livre (page 105).

Reste quartier, que Bayrou va utiliser, faute de mieux, sans trop l’aimer non plus. Chirac, lui, dans ses vœux pour 2006, évitait de prononcer le mot banlieues après les événements de l’automne 2005, et parlait de territoires. L'expression n'avait guère eu de succès.

«Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots» disait Jaurès, très à la mode ces temps-ci.

mercredi, février 07, 2007

La guerre des mots au filtre créole

Je rentre d'une semaine à la Martinique, où m'avait précédé Ségolène Royal (mais nous n'y allions pas pour les mêmes raisons...) et j'en rapporte quelques éléments de réflexion amusants ou intéressants.

Vous avez noté que, depuis plus d'un an maintenant, les candidats se livrent à une véritable guerre des mots ou des expressions, se les disputant, se les piquant... Sarkozy lançait sa rupture et Royal rétorquait la rupture c'est moi. Elle lançait l'ordre juste, il essayait de le lui faucher, elle répliquait qu'avec lui c'était plutôt le désordre injuste et pour couronner le tout, le 29 novembre dernier, le ministre de l’éducation s’essayait lourdement au jeu de mots, en pleine controverse sur l’enseignement du français, comme pour banaliser ou ridiculiser l’expression : « l’ordre juste c’est l’ordre des mots, celui qu’enseigne la grammaire ». Encore un exemple:Ségolène Royal lançait en novembre 2006, devant les maires socialistes :

Si je dis « vie chère » au lieu de « pouvoir d’achat » ce n’est pas un hasard (...) La vie chère tout le monde comprend ce que cela veut dire, tandis que le pouvoir d’achat, lui, dépend des statistiques de l’INSEE qui s’obstine à le voir en hausse.

On comprend ce qu’elle veut dire ou ce qu’elle cherche : un parler simple, immédiatement compréhensible, plus proche des préoccupations des gens. Mais Nicolas Sarkozy ne peut pas résister, il s’engage sur son terrain sémantique et le 30 novembre sur A2, déclare :

Je dis pouvoir d’achat parce que la vie chère elle est d’autant plus chère qu’on n’a pas de pouvoir d’achat.
La phrase ne veut pas dire grand chose, mais elle marque la recherche d’une opposition, qui n’est ici que lexicale. On appelle cela, au football, « marquer l’adversaire à la culotte », mais il est malaisé de distinguer derrière ces oppositions lexicales des positions politiques vraiment opposées : on se bat non pas sur des idées mais sur des mots.

Le récent voyage de Ségolène Royal aux Antilles nous donne peut-être une autre façon de les comparer, comme s'ils étaient plus « vrais » lorsqu'ils avaient à se choisir quelques mots dans une autre langue...

Il y a un an Sarkozy allait à la Martinique, après un premier voyage annulé, et annonçait en créole :

On a dit que j’avais fui. Le jeune coq ne fuit pas. Je suis ici parmi vous.

En fait il avait dit coq-djenn, qui fut en général bien traduit par « coq de combat », celui qui porte des ergots d’acier et qu’on lance dans l’arène après l’avoir excité. Je ne sais pas si le candidat de l’UMP a déjà assisté à un combat de coqs, mais l’image est forte, révélatrice d’un ego particulier (sauf, bien sûr, si on n’a pas expliqué à Sarkozy les connotations de la formule qu’on lui avait soufflée).

Plus récemment, à la Martinique, Ségolène Royal se présentait en créole : «moin sé on fanm doubout». Puis elle déclarait à la Guadeloupe : «Moin ké kassé sa». La presse a traduit ces deux phrases mot à mot : « je suis une femme debout », « je vais casser ça ». En fait une fanm doubout est en créole celle qui tient la maison (on l’appelle aussi « poteau mitan », le poteau central qui tient le toit de la case), par opposition à la fanm couchée, qui ne résiste pas. Quant à kassé sa, l’expression m’a-t-on dit à la Martinique ne signifie pas « casser la baraque », ou « tout détruire » mais « changer les choses avec détermination», et serait une bonne traduction de son slogan changer fort.

Coq djenn contre fanm doubout, coq de combat contre femme libérée, la guerre des mots entre les deux candidats pourrait ainsi être lue au filtre de leurs déclarations en créole, qui en disent beaucoup sur leur personnalité ou sur l’image d’eux-mêmes qu’ils veulent donner que tout ce que nous avons entendui en français. On sait que pour Jacques Lacan l’inconscient était structuré comme un langage, mais c‘est peut-être ici le langage des candidats qui est structuré par leur inconscient.

lundi, janvier 29, 2007

Travailleuses, travailleurs

Jeudi dernier, le jour même où j’écrivais que le mot travailleurs était tombé en désuétude dans le vocabulaire politique récent (sauf chez l’inoxydable Arlette, bien sûr), Nicolas Sarkozy en truffait son discours à Saint-Quentin :

[Cette force,] nous la trouverons en rendant au travailleur la première place dans la société.
Je veux redonner au beau nom de travailleur le prestige qu’il a perdu, parce qu’en abaissant le travailleur on a abaissé l’Homme.
Je veux réhabiliter le travailleur qui a été trop longtemps ignoré par la droite et qui a été trahi par la gauche.
Je n’accepte pas qu’il puisse exister des travailleurs pauvres alors que l’on a déjà bien assez à faire avec ceux qui sont pauvres parce qu’ils n’ont pas de travail !
Les travailleurs - et je pense aussi aux employés, aux techniciens, aux ingénieurs, aux cadres - sont fiers de leur métier, ils considèrent qu’ils doivent le faire le mieux qu’ils peuvent.
A leur manière les travailleurs sont des résistants.
Il faut cesser de faire du travailleur la seule variable d’ajustement de l’économie.
J’ai le devoir de parler à tous ceux qui se sentent trahis par une gauche qui ne reconnaît plus le travail, qui ne comprend plus les travailleurs, qui n’écoute plus le peuple dans son aspiration à la sécurité, à l’identité, à la protection.

Eh bien ! J’ai changé, nous martelait-il récemment. Il n’a pas osé dire les travailleuses et les travailleurs, mais Arlette n’a qu’à bien se tenir. Après avoir appelé Jaurès et Blum, voilà que Sarkozy drague encore plus à gauche. Bientôt une alliance avec Bové ?

jeudi, janvier 18, 2007

Sarko: Moi, je

J'ai passé le discours de Nicolas Sarkozy à la moulinette, et il y a plein de choses très intéressantes qui émergent ! Je suis un peu pressé par le temps, parce que je file prendre le TGV pour Paris. Je participerai ce soir à la nouvelle émission politique d'Europe 1 (« Club Europe 1 France 2007 », animée en direct par Fabienne Le Moal et Jérôme Dorville de 18h00 à 21h00), mais je vous livre rapidement quelques petits chiffres amusants.

logo europe1

En une heure et dix huit minutes de discours, Nicolas Sarkozy a prononcé je, me, moi, ma 258 fois, c'est-à-dire une fois toutes les 18 secondes. Ca ne vous dit peut-être rien, mais c'est énorme... Un des discours les plus égocentrés que j'aie jamais analysé. Un quart des phrases commencent par je !

Allons un peu plus loin :
Si on n'a pas compris le message...

Bon, soyons justes... Ségolène Royal est assez «moi je», elle aussi. Juste un petit peu moins. En 30 minutes de discours, lors de sa présentation des voeux, elle a prononcé 72 fois je, me, moi, ma, c'est-à-dire une fois toutes les 25 secondes seulement, mais c'est déjà bien. Un cinquième de ses phrases commençaient par je.

Quant à je veux, elle l'a dit 24 fois (sur un discours qui représente un tiers de celui de Sarkozy en nombre de mots, ça fait à peu près la même proportion), mais pas une seule fois je veux être présidente, ni même je veux être.

Son truc à elle c'est je veux que (la France, la Nation, etc.). En gros, c'est entre eux l'opposition bien connue je veux être / je veux faire (ou plutôt je veux que les autres fassent...).

Ah là là, ces gosses. Ils pourraient dire je voudrais (être président), ou bien j'aimerais bien que (vous votiez pour moi). Et ajouter s'il vous plaît. Sinon, on risque de leur répondre « T'as demandé, t'auras pas !». Et toc. Retour des valeurs.

Rendre à César...

Après avoir cité Jaurès, voilà donc que Nicolas Sarkozy se met à citer François Mitterrand ! En visite à Saint-Malo, belle cité corsaire qui pousse aux envolées lyriques, il a du haut des remparts, déclaré :
Il y a quelques années, François Mitterrand dans une réplique superbe, avait dit : Vous n’avez pas le monopole du cœur.
Et d’enchaîner :

Moi, je laisserai le monopole du sectarisme à tous ceux qui veulent être sectaires.

Passons sur les « quelques années » : cela se passait il y a plus de trente ans. Lors du dernier débat avant le second tour des présidentielles de 1974, l’un des deux candidats a en effet déclaré « vous n’avez pas le monopole du cœur ». Mais c’était Valéry Giscard d’Estaing qui envoyait cette « réplique superbe » dans les dents de Mitterrand.

Alors, Sarkozy manque-t-il de culture ? Ou a-t-il fait un lapsus ? J’ai tendance à pencher pour la seconde hypothèse. Depuis dimanche dernier en effet, le candidat UMP tente de brouiller les cartes en mêlant thèmes de gauche et thèmes de droite. Devant l’apparent retour en grâce de Mitterrand dans l’opinion publique, il aurait ainsi essayé d’enlever à Ségolène Royal « le monopole de Mitterrand ». Mais de là à attribuer à ce dernier une réplique de Giscard !

mercredi, janvier 17, 2007

Mélange

J'ai eu quelques problèmes avec mon ordinateur et j'ai donc pris un peu de retard par rapport à l'actualité. Retour en arrière, donc.

Dans son discours d'investiture de dimache, Nicolas Sarkozy a donc prononcé 88 fois France, 52 fois le mot république et 32 fois le mot travail.

Mais ce qui me frappe le plus est ailleurs. D’une part dans ce qu’il n’a pas dit. Depuis un an ses discours sont truffés de rupture, dont il avait fait son thème central, expliquant qu'il fallait se demander "rupture contre quoi" et non pas "contre qui", puis transformant en cours de route cette rupture en rupture tranquille. Or, dans le très long discours qu' il a prononcé, le mot n'apparaît qu’une seule fois, dans une phrase voulant au contraire marquer sa continuité avec le gaullisme :

Il m’ont appris, parce qu'ils le savaient mieux que quiconque, ce qu'était le gaullisme : non une doctrine que le Général de Gaulle n'avait jamais voulu mais une exigence morale, l'exercice du pouvoir comme un don de soi, la conviction que la France n’est forte que lorsqu’elle est rassemblée, la certitude que rien n'est jamais perdu tant que la flamme de la résistance continue de brûler dans le cœur d’un seul homme, le refus du renoncement, la rupture avec les idées reçues et l’ordre établi quand ils entraînent la France vers le déclin.

Où donc est passée la rupture? Il est vrai que dans le même discours Sarkozy a utilisé dix 10 fois l’expression « j’ai changé ». Sur la rupture, c’est indiscutable.

M'a frappé enfin, une image : celle d’une affiche déclarant ensemble tout devient possible, mais sur laquelle on ne voit qu’une personne, Sarkozy. Ensemble avec qui?

La plus belle chose de cette journée, cependant, ce fut Béatrice Schönberg, présentatrice vedette de France 2 (et dans le privé femme du ministre Borloo) annonçant à la fin du journal le film de la soirée de… TF1. Le public faisant la pub du privé! Serait-elle achetée ? Ou alors Sarkozy la trouble-t-elle à ce point ? A moins que, bientôt privée de journal pour cause de campagne électorale, elle songe à passer à la concurrence…

Dernière chose, qui nous ramène à la bravitude de Ségolène Royal. On nous a dit qu'elle s'était inspiré d'un proverbe chinois disant en gros "qui n'est pas allé à la grande muraille n'est pas un brave". Vérification faite, le proverbe existe bien et dit que qui n'est pas allé sur la dite muraille n'est pas un "Hao Han" : traduction littérale "bon Han", ou « bon chinois ». En fait le dictionnaire Ricci traduit cette expression par « gaillard énergique, type courageux, un brave ». C'est marrant les langues! Imaginez un proverbe français qui dirait "qui n'a pas vu la tour Eiffel n'est pas un bon Français". Comment un Chinois le comprendrait-il? Qui n'a pas vu la tour Eiffel n'a pas de baguette? Ou encore n'a pas de béret basque?

lundi, janvier 08, 2007

Bravitude

Visitant samedi la grande muraille de Chine, Ségolène Royal a rappelé une formule chinoise selon laquelle « qui n’y est pas venu sur la Grande muraille n’est pas un brave » et elle a conclu en souriant qu’elle était venue chercher la bravitude, son sourire montrant qu’elle s’amusait, ce qui est déjà un point positif. Bien sûr la presse s’est emparée de ce néologisme, puisque bravitude n’existe pas, même si le mot est formé de façon tout à fait acceptable, selon une règle permettant de passer d’un adjectif à un nom : plat + -itude donne platitude, et donc brave + itude donne bravitude. Mais il se trouve que nous avons déjà en français bravoure, emprunté à l’italien bravura... Alors, pourquoi bravitude ?

En fait les compositions en –itude, qui servent à faire un nom à partir d’un adjectif, viennent le plus souvent directement du latin : aptitude (latin aptitudo), certitude (certitudo), plénitude (plenitudo), habitude (habitudo), solitude (solitudo). D’autres sont formées en français à partir d’un adjectif : platitude, décrépitude... Mais ces formes sont rares et le suffixe –itude n’est plus productif. Encore que zénitude par exemple s’entende de plus en plus, à partir de zen. Royal a-t-elle pensé à zénitude ? Ou à attitude ? (on songe à la rock ‘n roll attitude prônée par un chanteur suisse). Dès lors la langue française serait désormais travaillée par la Ségolène attitude?

samedi, janvier 06, 2007

Calendes grecques

Hier matin, Jacques Chirac présentait ses vœux aux « forces sociales » (syndicats ouvriers et patronaux) et il annonçait qu’il voulait
la réduction de l’impôt sur les sociétés à 20% en 20 ans. Pardon j’ai dit en 20 ans, je voulais dire en 5 ans... Un lapsus.
Lapsus autoproclamé, donc. A première vue, pourtant, il ne s’agit pas d’un lapsus (l’inconscient qui s’impose à fleur de mots contre la volonté du locuteur) : on a plutôt l’impression d’une attraction phonétique, le vingt de 20% menant à celui de 20 ans. Mais il l’affirme, c’est un lapsus !

Ce qui est intéressant ici, pourtant, c’est ce qu’il n’a pas dit : cinq ans: le temps d’un mandat présidentiel. Dans cinq ans, on verra si Sarkozy ou Royal ont baissé l’impôt sur les sociétés, semble vouloir nous dire le Président. Et il n’a sans doute pas fini de lancer ainsi des défis. Des défis aux autres, bien sûr : il n’a jamais tenu ses promesses et peut dire n’importe quoi, cela ne mange pas de pain, cela ennuie juste Sarkozy (pas Royal, qui est moins tenue que lui par ces engagements farfelus : comme le rappelle Libération l’impôt sur les sociétés est de 39% en Allemagne, 37% en Italie, 35% en Espagne, il est de 20% en Slovaquie et en Pologne, pays que Sarkozy justement a accusé de « dumping social »). Donc, avec cet objectif affirmé de 20%, Chirac se place en embuscade, pour faire un croche-pied ou un pied de nez à Sarkozy : t’es pas chiche de le faire, nah !

Alors, lapsus ?

Peut-être, mais à l’envers. Car ce qui est intéressant, ce n’est pas ce qu’il a dit (vingt ans) et ne voulait pas dire, mais c’est ce qu’il n’a pas dit (cinq ans). Peut-être en effet le Président, conscient de l’énormité de ce qu’il voulait dire, s’est-il inconsciemment corrigé : cinq ans ce n’est pas possible, trop court, alors vingt ans. Ce qui n’exclut pas ma thèse de l’attraction phonétique. Il aurait pu dire

réduction de l’impôt sur les sociétés à 30% en 30 ans

par exemple, ou

augmentation à 40% en 40 ans,

mais il voulait dire en cinq ans et ne l’a pas dit. Parce qu’il a hésité, inconsciemment cette fois-ci, devant un gros mensonge ? C’est peut-être en effet le «super menteur » des Guignols qui recule devant l’énormité de ses mensonges : les vingt ans seraient alors un écho phonétique aux 20% et, en même temps, l’équivalent des calendes grecques, ou de la semaine des quatre mercredis et des trois dimanches.

vendredi, janvier 05, 2007

Ségovoeux

Je disais avant-hier que les voeux des politiques sont un exercice mortellement ennuyeux en début de chaque nouvelle année. Ségolène Royal a surpris en transformant le genre à l'aide d'un véritable discours programmatique [texte intégral]. De quoi a-t-elle parlé ? Je ne sais pas si c'était nébuleux ou pas, mais elle avait l'air d'être sur un petit nuage :


Tout le monde a parlé de son O.P.A. sur le droit (opposable, désormais) au logement, mais le mot qu'elle a le plus prononcé c'est Europe. Les partisans du NON apprécieront. A comparer en tous cas avec le nuage des Sarkovoeux (enfin, ceux de la grand-messe de 2006 : l'attachée de presse de l'UMP m'a confirmé que Nicolas Sarkozy ne ferait pas de présentation de voeux cette année, se contentant de sa petite vidéo sur Internet [lire texte]).

Vous avez remarqué, si vous avez cliqué sur les liens, que j'ai mis en place un petit site avec le texte intégral des voeux de tous les présidentiables (ou ex...) que j'ai pu trouver : Ségo et Sarko, bien sûr, mais aussi Autain, Besancenot, Chirac, Chevènement, Lepage, Voynet...


J'ai installé un moteur de recherche qui permet de savoir qui a utilisé tel ou tel mot. Devinette: qui a utilisé le mot bonheur ? Réponse en cliquant. Vous verrez également les principaux mots-clés de chacun. Si chaque déclaration en elle-même est assez soporifique (encore que certains se lâchent: Voynet fait dans la poésie, Autain dans la déprime...), l'ensemble est assez parlant. Une sorte d'instantané de la politique française en ce début d'année 2007.

Bayrou présentera ses voeux à la presse le mardi 9 : je le rajouterai alors. Si vous avez connaissance d'autres voeux de candidats potentiels (ou qui l'ont été à un moment ou un autre), merci de me les signaler !

jeudi, janvier 04, 2007

Le nous et le vous

Rien ne ressemble plus à des vœux présidentiels que les vœux présidentiels de l’année précédente. Le 31 décembre dernier, Jacques Chirac n’a pas failli à cette règle, commençant par la même formule qu’en 2005

Mes chers compatriotes de métropoles, d’outre-mer et de l’étranger

terminant également de la même façon

Vive la République, vive la France

faisant entre les deux référence aux soldats français « qui sont engagés sur tous les continents au service de la paix » (2005) ou «qui défendent partout dans le monde la paix et les valeurs de la France » (2006), pensant « à toutes celles et tous ceux qui connaissent (2005) ou qui sont victimes de (2006) la maladie, la solitude », s’autocongratulant pour le recul du chômage qui «baisse » (2005) ou «baisse fortement » (2006), etc.

Pourtant, dans les espaces entre ces points de passage obligé, Jacques Chirac a notablement innové. Pour le décor tout d’abord: se détachant sur un fond de drapeaux français et européen, il faisait paradoxalement très candidat. Mais aussi pour le contenu. Il s’agissait sans doute de ses derniers vœux de Président, et nous aurions pu nous attendre à un bilan. Pas de bilan pourtant, mais presque un programme (« les cinq enjeux majeurs ») et un appel aux électeurs (« Faites vivre intensément vos convictions. Vous êtes le peuple souverain »). Ainsi il a prononcé sept fois le mot enjeu (contre zéro en 2005), trois fois le mot environnement (toujours zéro en 2005), a parlé du monde (sept fois) alors qu’il parlait en 2005 de mondialisation (quatre fois), a exprimé ses exigences (trois fois, contre zéro l’an dernier), de changement (deux fois contre zéro), des victimes (trois fois contre zéro encore) de la maladie, de la violence, de la solitude...

Mais la plus grande différence entre ces deux crus réside dans l’usage des pronoms personnels : dix-sept nous et un vous en 2005, douze nous et onze vous cette année. Nous c’est chaque fois la France et les Français, vous c’est chacun de nous si je puis dire. De ce point de vue, Chirac ne s’est pas seulement adressé au peuple, il a parlé à chacun des électeurs. Il ne manquait que « votez pour moi ». Jacques Chirac ne sera sans doute pas candidat, et cette invitation subliminale doit plutôt être comprise comme « votez pour qui j’aimerais que vous votiez », ce qui est une façon d’imposer sa présence dans la campagne et de rappeler à qui vous savez qu’il compte bien y jouer un rôle. Campagne que nous suivrons, ou que vous suivrez avec attention.

mercredi, janvier 03, 2007

2007: Meilleurs baîllements

Je trouve que les années finissent toujours bien. Les vitrines illuminées, le père Noël qui dépose les cadeaux sous le sapin, les enfants qui rient, la dinde qui tourne doucement dans la cheminée

Les débuts d’année sont, eux, d’un ennui mortel. La gueule de bois, le sapin défraîchi qui fout des aiguilles partout, les tonnes de poubelles le 2 au matin dans les rues où les lampions n’arrivent même plus à faire illusion, et bien sûr la sempiternelle litanie des vœux. Comme d’hab, Jacques Chirac a ouvert le bal le 31 au soir, fidèle à lui-même, lisant ses prompteurs... Tiens, il n’avait pas les lunettes en écaille cette année.



Ca doit être ça le scoop. Parce que pour le reste, je me suis un peu demandé si on n'avait pas ressorti une vieille bande. « Mes chers compatriotes »... Oui, mais attention, pas n’importe lesquels : « de métropole, d'outre-mer, de l'étranger ». Il faut préciser. Pas ceux de la planète Mars, n’est-ce pas. C’est intéressant, la langue de bois : Mes chers compatriotes aurait suffit, puisque ça englobe normalement toutes les espèces connues, mais non, ça va mieux en le disant. Et on enchaîne : « Et je pense d'abord à toutes celles et à tous ceux qui sont victimes de la solitude, de la maladie, de la détresse. » Ben voyons, le bonheur et la santé surtout. Du moment que ça ne coûte rien… « Nos soldats qui défendent, partout dans le monde, la paix et les valeurs de la France. » Normal, c’est le chef des armées, tout de même. Et puis c’est mérité. Et le reste à l’avenant : des chômeurs en moins, des vies sauvées sur les routes en plus. Il y a des mots qui apparaissent : Internet, dont le chef de l’état salue la révolution (qui date quand même de 1990, mais bon, il lui a fallu d’abord un temps pour apprivoiser le mulot), les apprentis sorciers de l’extrémisme (bien trouvée celle-là, j’aime bien : je vois tout à fait Le Pen et de Villiers en Mickey diaboliques avec des balais qui dansent en train de chasser des torrents d’immigrés...). Il y a un mot qui a disparu, personne ne l’a remarqué. C’est comme dans les dictionnaires, on voit les mots qui entrent, jamais ceux qui sortent.

Vous donnez votre langue au Chi ?

Patriotisme.

Bon d’accord, il a été préempté par les Mickey de l’extrême droite… C’est devenu un mot qui pue (attention à compatriote, cependant, ce mot-là est porteur sain pour l’instant, mais bon, on ne sait pas comment ça peut évoluer).

Alors, face à ce désert linguistique, la presse cherche désespérément quoi dire. Et s’il y avait un indice d’une envie de tentative de déclaration cachée entre les lignes (bien cachée alors) ou un bon vieux tacle à Sarkozy… Il y a des 1er janvier qui doivent être bien pénibles dans les rédactions !

Ça fait 12 ans qu’on réécoute à peu près la même bande. Lassant. Remarquez, avant ce n’était pas mieux. Vous vous souvenez des vœux de Mitterrand ? Je vois que vous baillez. Giscard avait su nous faire rire au moins (si, rappelez vous, avec Anne-Aymone, en chandail près de la cheminée pendant le choc pétrolier: « Et maintenant Anne-Aymone va vous dire quelques mots »). Après, ou plutôt avant, j’ai un trou. J’ai zappé Pompidou (on ne disait pas encore comme ça). Il faut dire que j’étais étudiant. Pas la télé. Le souvenir le plus ancien que j’ai de cet exercice annuel et soporifique, c’est de Gaulle. Mais c’est autre chose. Au moins, lui, il savait parler. Et sauter sur sa chaise comme un cabri en levant ses bras ou ciel quand il fallait.

Cette année, les autres ne se sont pas cassé la tête. Plus de grand-messe salle Gaveau pour les Sarkovoeux. Lui et Ségo nous ont fait un petit clip sur leurs blogs. Internet, n’est-ce pas… C’est décidément la mode. Ché-bran comme disait Mitterrand.

Bon, allez, j’arrête, je ne veux pas vous déprimer dès le 3 janvier ! Encore que, en prenant tout ça au deuxième degré, il y a plutôt de quoi rire, non ?

Alors, je vous souhaite tout plein de choses pour cette nouvelle année. Plein d’amour surtout, c’est le plus dur. Et un(e) bon(ne) président(e) tout neuf, qui nous fasse bien rire pendant cinq ans. Moi, ça ne commence pas trop mal. Le Monde consacre une pleine page aux mots de la politique aujourd’hui. Nous y sommes amplement cités. Rien de tel qu’un bon bol d’égo tout frais pour commencer l’année ! Et puis, Nicolas (non, non, pas celui auquel vous pensez) a commencé à vendre la mèche, il y a plein de projets marrants qui se dessinent… On en reparlera ;-)