1. L'orthographe .... ça engage
Comme plus de vingt millions de Français j'ai donc suivi hier soir le débat Royal/Sarkozy. Suivi, c'est-à-dire écouté ou entendu. Et je l'ai ensuite lu ce matin, dans la transcription qu'on donnait Libération tout d'abord puis dans d'autres sources.
La transcription est un exercice difficile et qui parfois force à des choix. Lorsque j'ai débuté, il y a bien longtemps, comme prof de français dans un lycée de la région parisienne, je ne pratiquais pas (et je ne pratique d'ailleurs toujours pas) l'opposition entre le é fermé et le é ouvert qui permet parfois de distinguer entre le futur et le conditionnel. Mes élèves, habitués à cette distinction par d'autres profs qui souhaitaient leur éviter des fautes d'orthographe lors de l'exercice de la dictée, me le firent savoir. Et c'est ainsi que je me suis appliqué, en dictant, à faire la différence entre je serai (futur) et je serais (conditionnel).
La ou les personnes qui ont transcrit pour Libération le débat d'hier ont été confrontées à ce problème. Lorsque Ségolène Royal dit "l'hôpital public reviendra une priorité", elle parle évidemment au futur, mais lorsqu'elle dit "je réformerai(s)", faut-il entendre "si j'étais élue je réformerais" ou "je vais être élue et je réformerai"? La première personne est, pour l'oreille, ambigüe, ambigüité que lève par exemple la troisième personne: elle réformerait ou elle réformera. Hier soir j'ai eu l'impression qu'elle parlait beaucoup au futur alors que Sarkozy était plus circoncept, et ce choix du futur émettait une sorte de message subliminal: je vais être élue.
Mais, étrangement, on lit dans Libération des phrases comme je réformerai, j'augmenterai, je créérai, je garantirai lorsque c'est Sarkozy qui parle, et parfois, lorsque c'est Royal qui parle, je serais (la présidente de la République qui fera en sorte..., de ce qui marche). Pour l'oreille elle parlait au futur, pour l'oeil qui lit Libération elle parle au conditionnel. Comme quoi l'orthographe (ou du moins la transcription orthographique) peut parfois dénoter une forme d'engagement. Mais je suppose qu'il s'agit plutôt là d'incompétence. C'était la rubrique "j'suis linguiste mais j'me soigne". Demain ou après-demain je vous ferai "j'suis linguiste mais je vote".
Il y aurait beaucoup d'autres choses à dire sur ce débat, sur sa forme. Par malice, je ne noterai que deux passages. Libération fait dire à Sarkozy:
"Vous revenez sur ce qui a été le travail du gouvernement Balladur et du gouvernement Raffarin pour obtenir le financement pérenne de nos régimes de retraite".
Ici, le quotidien est gentil pour le candidat de l'UMP, car il a dit (prononcé) tout autre chose. L'adjectif pérenne ("qui dure longtemps, qui dure depuis longtemps") est en effet invariable (pour être plus précis épicène, il a la même forme au masculin et au féminin). Or Sarkozy a dit hier: "le financement périn (ou pérein?)", énorme faute de français dont Libération l' a absout. Mais nous retiendrons qu'il a inventé un adjectif.
2. C'est pas pire
Pas pire est le titre d'un excellent roman de France Daigle (lire aussi d'elle Petites difficultés d'existence ou Un fin passage, le tout aux éditions Boréal, à Moncton: vous aurez sans doute du mal à trouver ça en France). Et pas pire est aussi un expression populaire dans le français canadien (canadien et non pas seulement québécois car on l'entend aussi chez les acadiens) qui signifie "pas mal, pas mauvais". Mais pire, en français hexagonal, est un terme péjoratif (il vient d'ailleurs du latin pejor) qui signifie "plus mauvais". Or, autre passage savoureux, Ségolène Royal reprochait hier à Sarkozy son projet de bouclier fiscal qui favorise les riches:
"Cette dame qui a 400 millions de patrimoine et qui reçoit un chèque grâce à vous, grâce au bouclier fiscal va toucher un chèque de 7 millions d’euros Ségolène Royal : Ce n’est pas un cas, c’est la conséquence de ce que vous avez fait voter !"
Et Sarkozy a répondu:
" Non, ce que je propose, c’est pire. Je considère qu'un pays libre est un pays où chacun peut disposer librement de la moitié de ce qu'il a gagné. C'est une conception..." C'est pire, effectivement.







