Le sociologue Pierre Bourdieu, qui a popularisé la notion d’habitus, aurait pu étudier les goûts des Français en matière de chanson. Quelque chose comme « dis-moi ce que tu écoutes je te dirai qui tu es » : Brassens ou MC Solaar ? Juliette ou Joey Starr ? Johnny ou Patrick (je veux parler de
Patriiiiiiiiick !, celui de la Bruelmania) ? Diams, Renaud ou Doc Gyneco ? Il ne l’a pas fait mais nous avons en ce moment sous les yeux (ou plutôt sous les oreilles) un corpus plein d’intérêt sur les rapports entre la chanson et les hommes et femmes politiques. Il fut un temps où les choses étaient simples : en gros on chantait
La Marseillaise dans les meetings de droite (ou dans les manifestations aux Champs Elysées) et
L’Internationale dans ceux de gauche (ou dans les défilés entre la République et la Bastille). Dans les deux cas, la chanson était utilisée comme affiche, ce qui n’a pas changé. Mais cette campagne électorale témoigne d’une redistribution des cartes assez originale. Qu’on en juge !
A l’extrême gauche,
Olivier Besancenot considèrant sans doute que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même intervient sur le dernier disque de Joey Star, tout seul, comme un grand.
Questions 1, c’est le titre du morceau, ne marquera certes pas l’histoire du rap mais on y trouve une formule intéressante. Posant une série de fausses questions (fausses parce qu’elles comprennent la réponse), «
Est-ce que tu sais que... », il interpelle :
Hey mon pote ! Mon pote : le style rappelle la façon dont, dans
Le Monde du 28 avril, il invitait «
Marie-George, Arlette et José » : «
pourquoi pas autour d’une bouffe à quatre ? C’est moi qui régale ! ». Le style c’est l’homme, disait je ne sais plus qui, le style de Besancenot est décidément « popu », utilisant un argot un peu vieilli, un peu rétro. Le trotskysme façon Ligue Communiste n’innove pas beaucoup sur le plan lexical et se situe dans le courant rap sur le plan musical. Et la famille trotskyste apparaît donc comme nettement séparée en deux habitus : on n’imagine pas Arlette rappant avec Joey Star...
Passons au PS. Le 24 juin, tenant meeting dans son fief de Seine Maritime,
Laurent Fabius entrait en scène sur une chanson de Cali,
C’est quand le bonheur ? On hésitait à interpréter : s’agissait-il du bonheur pour lui s’il était devenu président ou du bonheur pour la France qui l’aurait élu ? Toujours est-il que l’on fit savoir que toute sa campagne sera mise sous le signe de cette chanson. Patatra ! Trois jours plus tard Cali expliquait qu’il n’avait pas été consulté et demandait à Fabius de retirer cette bande de ses meetings. A la mi-octobre, nouvelle chanson, de Jean-Louis Aubert celle-ci,
Temps à nouveau, dans laquelle on apprenait que «
les révolutions se font maintenant à la maison », que «
de monde meilleur on ne parle plus », et dont le refrain scandait
Il est temps à nouveau, oh temps à nouveau
De prendre le souffle nouveau
Il est temps à nouveau, oh temps à nouveau
De nous jeter à l’eau.
De son côté,
Dominique Strauss-Kahn utilisait un zouk dont la musique était nettement détournée du tube de l’été,
Zidane y va marquer :
A gauche, à gauche, à gauche, tout le monde à gauche, Strauss-Kahn y va gagner, la gauche elle va passer...
Mais que voulait-il détourner? L’icône de Zidane ou l’ambiance des stades ? Quoiqu’il en soit, ces deux-là sont désormais hors-jeu.
Pendant ce temps, dans les meetings de
Ségolène Royal, on passait
Du courage ! de La Grande Sophie. Et Ségolène est maintenant au centre du jeu.
Les trois « compétiteurs » (vous avez remarqué que les candidats à la candidature n’étaient pas adversaires mais
compétiteurs) nous fournissaient ainsi une sorte de typologie partielle de la chanson française d’aujourd’hui, trois styles très différents (et différents, bien sûr de celui de Besancenot), s’étalant du rock BCBG de Jean-Louis Aubert à ce que La Grande Sophie appelle elle-même de la « kitchen miousic » (Ségolène le sait-elle ?), en passant par le n’importe quoi chez DSK.
Mais ce n’est pas fini, car Ségolène a décidément inspiré les artistes. Sur l’air de Célimène (David Martial, 1975) le trio féminin « Classe affaire » chantait Ségolène («
Sé Sé Sé Ségolène ») et le groupe « Les gars de la Royal » mettait en ligne le
Ségolèneroyalremix, inspiré de la même œuvre de David Martial. Et Laam présente sur scène sa chanson
Si les femmes menaient le monde en disant :
Et si une femme devenait président, et si Ségolène dirigeait la France ?
Fermons le ban et passons au centre. Selon
Le Monde du 13 novembre,
François Bayrou entre en scène sur «
un morceau techno-disco au tempo enlevé, mâtiné de rythmes andalous, Révélation, de Cerrone ». Révélation, tout un programme (politique ?). Mais que veut-il révéler ?
Côté
Sarkozy, pas vraiment de chanson phare, mais on embauche des chanteurs qui s’affichent gentiment au premier rang d’un meeting: Doc Gyneco et Johnny Hallyday. Hallyday qui déclarait le 7 septembre sur RTL :
Je le dis et je le redis, je soutiens Sarkozy parce que c’est un homme que je connais depuis très très longtemps.
Et comme on l’interrogeait sur Renaud (qui venait de sortir une chanson,
Elle est facho, qui se terminait par «
elle vote Sarko »...), il lance : «
Renaud n’a pas d’idées ». Dans la bouche de Johnny, cette affirmation prend évidemment une saveur toute particulière. Ce qui est sûr, c’est qu’ici on affiche un artiste et non pas une œuvre.
Nous pourrions poursuivre cette promenade aux marges de la chanson et de la politique (voir par exemple Philippe Katerine qui dans sa
Marine Le Pen joue à Nostradamus et annonce la mort de l’égérie du FN le jour de ses 40 ans, le 8 décembre 2008). Mais ce large éventail de styles, ces choix des différents candidats, nous disent-ils quelque chose des publics visés, des électeurs ciblés ?
On voit bien que Sarkozy tente avec Doc Gyneco d’amadouer les jeunes électeurs.
Mais quels rapports entre Ségolène Royal et La Grande Sophie ? A-t-elle été choisie parce qu’elle est femme ? Parce que Ségolène a besoin de courage ? Parce qu’elle caractérise les électeurs potentiels de la candidate socialiste ? Ou parce qu’elle vient des Bouches du Rhône, grosse fédération du PS pro Ségolène ? Ce qui est sûr, c’est que la scansion du refrain, «
du courage, du courage, du courage » (deux brèves une longue, répétées trois fois) rappelle un peu celle des slogans.
Et Bayrou ? Est-il vraiment convaincu que son électorat se retrouve dans la musique « techno-disco » ?
Graves questions... La réponse dans les urnes ?