Par les temps qui courrent, le personnel politique donne aux linguistes bien des satisfactions, trop peut-être car nous n'avons pas le temps d'analyser tout ce que nous engrangeons: il nous faut tout de même nous occuper de nos étudiants, de nos recherches, de nos colloques, de nos conférences... Mais dans leurs mots, leurs phrases, leurs lapsus, ils nous posent parfois quelques problèmes théoriques, ce dont je les remercie chaleureusement.
Freud a raconté l’histoire d’un jeune homme qui propose à une jeune fille de la raccompagner chez elle (en allemand : begleiten). Mais il ne dit pas begleiten, il dit begleitdigen , mot qui n’existe pas en allemand mais ressemble à beleidigen, « manquer de respect ». Pour le père de la psychanalyse, il faut entendre ici la rencontre (ou la convergence, ou l’interférence) entre ce que le jeune homme a voulu dire (begleiten) et ce qu’il refoulait (beleidigen) : le lapsus est une sorte de compromis phonétique entre deux intentions, l’une consciente, celle d’accompagner la jeune fille, et l’autre inconsciente, refoulée, celle de la "sauter". Le lapsus pourrait donc de façon générale être défini comme la manifestation phonétique, par contamination sonore, de l’inconscient.
On pourrait bien sûr dire que l’analyse de begleitdigen comme le masque de beleidigen n’est qu’un interprétation, celle de Freud. Certes. Mais ce qui est sûr, c’est que le jeune homme voulait dire begleiten et qu’il a dit begleitdigen, et de façon générale qu’un lapsus consiste à dire B à la place de A, A et B ayant des formes sonores proches.
Prenons deux exemples concrets, tous deux empruntés à Nicolas Sarkozy. En novembre 2006, lors d’une émission de télévision, pour montrer que les entreprises peuvent se reconvertir, il parle d’une usine de céramique de Limoges qui, dit-il, fabrique désormais des prothèses pour réparer les factures. Tout le monde comprend qu’il voulait dire fractures et, dans ce cas de figure, il dit bien B à la place de A mais B existe dans la langue. Ce lapsus est bien entendu analysable, on pourrait par exemple se demander à quelles factures pensait monsieur Sarkozy, ou s’il voulait éviter le mot fracture, trop connoté (la fracture sociale de Chirac, la fracture du couple, la rupture qui avait été au centre de ses discours et qu’il était en train d’abandonner..). Mais là n’est pas mon propos, et ce lapsus n’est ici que pour illustrer une typologie.
Deux mois plus tard, le même Sarkozy veut parler d’héritage mais, bizarrement, prononce héritation. Ce cas de figure est strictement parallèle à l’exemple de Freud mais il faut alors déterminer quel est l’autre mot qui, avec héritage, a produit par contamination sonore cet étrange héritation et, éventuellement, quel refoulé se trouve derrière. On peut songer à irritation (et se demander ce qui irritait Sarkozy ce jour-là), à hésitation, etc…
Dans les deux cas, donc, Sarkozy a voulu dire A (fracture, héritage) et a dit B (facture, héritation), mais dans le premier cas B (facture) existe dans la langue alors qu’il n’y existe pas dans le second cas (héritation). Je me propose donc de distinguer momentanément entre les lapsus de type AB (A et B existent) et les lapsusde type A*B (B n’existe pas) et de continuer à examiner d’autres productions de nos lapsuceurs politiques. J'aime bien ce mot, lapsuceur, qui tout en renvoyant à lapsus combine les verbes laper et sucer: il faudra le proposer à l'Académie Française pour son dictionnaire. Mais là n'est pas mon propos aujourd'hui.
J'ai en effet une nouvelle pièce à verser au dossier. Il y a quelques jours Rachida Dati, une porte-parole de Nicolas Sarkozy déclarait dans un débat télévisé:
« A Bercy on a autant de fonctionnaires de droite…euh des douanes ».
Notre lapsuceuse se trouve ici dans le cas AB, droite et douane étant deux mots légitimes de la langue. Mais qu'est-ce qui l'a fait passer de A à B, de droite à douane? On peut penser, bien sûr, à une attraction de l'expression droits de douane, ce qui est tout à fait plausible dans les débats actuels sur la fuite des capitaux, les délocalisations, etc. Mais le débat porte aussi sur les fonctionnaires, dont Nicolas Sarkozy veut réduire le nombre. Dès lors, passer de fonctionnaires des douanes à fonctionnaires de droite nous donne peut-être une indication sur le type de fonctionnaires que voudrait conserver le candidat de l'UMP. Je sais, je ne suis pas Freud, mais on peut bien s'amuser...