lundi, avril 23, 2007

Un verre ça va...

Bon, tout le monde connaît les résultats du premier tour et, sur le plan linguistique, ils n'ont pas apporté grand chose de très marquant.

Sarkozy a simplement lancé une nouvelle formule, le nouveau rêve français, qu'il avait testée le 19 avril à Marseille sous la forme un grand rêve français. A y regarder de plus près, le mot rêve et le verbe rêver sont absents de ses discours jusqu'au 18 décembre. Après cette date, il les utilise très exactement 147 fois, sous la forme je rêve.....ce rêve..... Mais le rêve français vient de sortir: il est sans doute destiné à remplacer rupture et identité nationale. Le très dévoué Jean-François Copé ne s'y est pas trompé: il a immédiatement repris la formule hier soir sur France 2. C'est ce qu'on appelle la voix de son maître.

En revanche, toujours sur France 2, il y a eu un moment très réjouissant. Bernard Tapie, ex homme d'affaires, ex dirigeant de club de football, ex ministre de François Mitterrand, ex taulard, aujourd'hui reconverti dans le théâtre et ayant rejoint Nicolas Sarkozy, était invité à donner son point de vue:

"Si je soutiens Ségolène Royal..."

Tout le monde le regarde, ahuri

"Euh... si je soutiens Nicolas Sarkozy..."Publier

Ah bon! Mais, une minute plus tard:

"En juin, Bayrou m'a demandé d'être candidat"

De nouveau, stupeur des participants, et il se reprend:

"Baylet (NB: le patron des radicaux de gauche) m'a demandé d'être candidat".

Et trente secondes après:

"Du temps où j'étais de gauche". Ca, on avait compris que ce temps était révolu.

Vous vous dîtes que je vais encore une fois m'amuser à analyser des lapsus. Même pas: Tapie était saoul, et il a mis ses bafouillages sur le compte du buffet trop arrosé. Comme quoi, un verre ça va, deux verres, bonjour les dégâts.

jeudi, avril 19, 2007

Ambiguillages

Le 15 avril, au Palais des Sports de Paris, Jean-Marie Le Pen a lancé:

"Homme de foi, je crois avec passion que le destin n'est pas inéluctable"

phrase qui semble n'avoir aucun sens. Si l'on croit au destin en effet, il est inéluctable. En fait, lorsque l'on prend en compte le reste de la phrase ("et qu'il y a pour la France un avenir de grandeur et d'espoir"), on voit qu'il voulait dire déclin : "le déclin n'est pas inéluctable"... (c'est d'ailleurs ce qui apparaît dans la version officielle de son discours).

Mais pourquoi ce lapsus? Pourquoi destin à la place de déclin? Parce que, profondément, Le Pen pense que le déclin est inéluctable? Et dans ce cas quel déclin? Le sien? Celui de la France? Autre hypothèse: Le Pen est à ce point obsédé par Sarkozy qu'il pensait à la détermination génétique chère au candidat de l'UMP. J'avoue que je n'y vois pas très clair sur ce point, et que je suis incapable de trancher.

Autre chose, qui n'a rien à voir. Tous ceux qui s'intéressent à l'argot ont noté que depuis quelques années il ne s'agissait plus seulement d'un phénomène lexical mais aussi d'un début de phénomène syntaxique. Ainsi des verbes transitifs comme assurer ou craindre sont-ils utilisés de façon intransitive (il assure, ça craint) avec un sens différent. Or voici qu'une compagnie d'assurance utilise ce fait linguistique dans sa publicité: Ca c'est sûr, la Matmut, elle assure. On voit en effet que le verbe fonctionne ici comme un aiguillage entre l'usage transitif (la Matmut est une compagnie d'assurance, donc elle assure les biens ou les gens) et l'usage intransitif (la Matmut est une bonne compagnie, elle assure). C'est ce qu'on pourrait appeller un ambiguillage.

Et, finalement, mes deux petites notations se recoupent. Les lapsus peuvent en effet être considérés comme des ambiguillages, des aiguillages ambigus qui passent d'un signifiant à un autre, charge à nous de décoder ce qui se passe au plan des signifiés. L'aiguillage lepeniste passe de déclin à destin, et derrière cette variation de signifiant nous pouvons, si nous sommes optimistes, voir l'idée que le destin des idées lepenistes est dans le déclin. On peut toujours rêver.

mardi, avril 17, 2007

Identité, identique, identifiable...

Nicolas Sarkozy nous promet donc que s'il était élu Président de la République nous aurions un ministère de l'immigration et de l'identité nationale. Moi dont l'un des pays, celui dans lequel j'ai passé les dix-huit premières années de ma vie est, vu de France, un pays étranger, je crois savoir ce qu'est l'immigration. Mais l'identité?

Pour le dictionnaire, c'est "le caractère de ce qui est identique". Vous avez envie d'être identique, vous? Et en plus d'être nationalement identique? Rien que l'idée me fait frémir.

Il est vrai que nous avons une carte nationale d'identité, vous savez, celle que l'on sort lorsqu'un monsieur en uniforme vous demande poliment: "Vos papiers!" Et là, l'identité prend un autre sens, non plus identique, ce qui est déjà rédhibitoire, mais identifié, voire identifiable. Le monsieur en uniforme qui vous demande poliment vos papiers a longtemps eu pour patron, comme vous savez, Nicolas Sarkozy, premier flic de France. Et ce monsieur Sarkozy veut donc que tous nous soyons identiques, identifiables ou identifiés. Je dois avouer que je n'ai pas du tout envie d'être identique, encore moins identifiable. Mais ce doit être génétique...

dimanche, avril 15, 2007

Histoire de queue

Selon l’hebdomadaire Challenges du 12 avril, Dominique Voynet aurait déclaré :

"Plus que jamais, il faut que les femmes se serrent les couilles.... Pardon, les coudes."

Mon respect pour la candidate à la Présidence de la République, pour la personne comme pour la fonction, m’interdit bien sûr de commenter ce beau lapsus. Mais il se trouve que je l’ai entendue le lendemain parler des

« des résultats du premier court… »

(ou « du premier cours », à l’oral on ne sait jamais)

puis se corriger :

« du premier tour ».

S’il s’agissait de court, on pourrait songer aux dimensions de son score attendu. Pour cours, on songerait à la dure leçon qu’elle risque de prendre. Quoiqu’il en soit, avons là une belle paire phonologique, cours/tour, k/t. Et, dans la continuïté, couilles, coudes, court (ou cours), une suite de k qui font la queue.

Une histoire de keu, donc. Ou de que. Ou encore Publierde queue ?

jeudi, avril 12, 2007

Mots contre mots

Le 10 avril, devant son "Conseil de campagne", Ségolène Royal a opposé la "France calme", celle qu'elle envisage, à la "France excitée", celle que nous préparerait son adversaire de l'UMP. Et l'on remarque le parallélisme entre les deux formules, un mot commun, France, et deux adjectifs en opposition, calme/excitée.

Le lendemain, hier donc, à Metz, elle consacrait une bonne partie de son discours à attaquer Sarkozy, et l'on retrouvait le même principe d'oppositions:

Chez Sarkozy

"méthode faite de brutalité, de rupture, de fracture"

"loi du plus fort"

"valeurs de destruction"

"France de la peur, antichambre de la haine"

Chez elle

"réforme sans brutalité"

"loi du plus juste"

"valeurs de construction"

"France de la paix civile"

Ségolène Royal a donc choisi d'attaquer Sarkozy de front, ignorant superbement les autres, mais cette attaque repose pour l'instant sur des oppositions qui se manifestent essentiellement au niveau des signifiants: brutalité/sans brutalité, plus fort/plus juste, destruction/construction, haine/paix... C'est-à-dire que nous assistons à une véritable "guerre de mots", mots contre mots (ou mots contre maux, mais je sais, le jeu est facile: les mots de Ségo, les maux de Sarko. Justement, ce matin dans Libération il parle des migraines, qui sont dit-il innées, comme la pédophilie...) qui justifie s'il le fallait l'entreprise que nous menons avec Jean Véronis d'analyse du discours des politiques. Décidément, il nous faut les remercier pour le corpus qu'ils nous fournissent gratuitement.

lundi, avril 09, 2007

Electrochoc... tranquille

François Bayrou a donc annoncé hier que son élection serait un électrochoc tranquille, et l'on se gratte la tête: où vont-il chercher çà? Certes, électrochoc commence comme élection , mais cela ne suffit pas à justifier l'affirmation selon laquelle l'élection (de Bayrou) serait une électrochoc (pour qui?).

Selon le dictionnaire Robert, un électrochoc est un "procédé de traitement psychiatrique consistant à provoquer une perte de conscience, suivie de convulsions, par le passage d'un courant alternatif à travers la boîte crânienne". L'élection de François Bayrou serait donc un "traitement psychiatrique" qui provoquerait "une perte de conscience, suivie de convulsions". Mais à qui s'adresserait ce traitement? Qui perdrait conscience, aurait des convulsions? Je ne vois qu'une seule réponse: le corps électoral, c'est-à-dire vous et moi. Pauvres de nous! Avons-nous vraiment mérité ce "courant alternatif à travers la boîte crânienne"? Qu'aurions-nous fait qui mérite cette punition? Voté Bayrou?

Et en plus cet électrochoc serait tranquille. En d'autres termes: Nous allons vous faire passer du courant alternatif dans la boîte crânienne, vous perdrez conscience, aurez des convultions, mais ne vous en faites pas, ce sera dans la tranquillité. Bigre! On se souvient que Nicolas Sarkozy nous a déjà proposé le même genre d'oxymore avec sa rupture tranquille . Mais électrochoc tranquille, il fallait l'inventer!

Le PS a immédiatement répliqué que c'était Bayrou qui avait besoin d'un électrochoc, pour retrouver (après bien sûr la perte de conscience et les convulsions) la différence entre la droite et la gauche. C'est ce qu'on appelle l'arroseur arrosé, ou plutôt l'électrochoqueur électrochoqué...

samedi, avril 07, 2007

In vostra manu est

Jean-Marie Le Pen, comme on sait, aime les citations latines, mais il les utilise parfois d'étrange façon. Le 5 avril, lors d’un débat organisé à Sciences Po par le journal Elle sur le thème « Ce que veulent les femmes », il explique qu’il est opposé à la distribution de préservatifs dans les lycées et ajoute « pour ceux que ça travaille, je conseille le manu militari, ce sont des méthodes plus simples ». Avec sa finesse habituelle, il évoquait bien sûr la masturbation. Mais pourquoi militari? Pourquoi cette allusion à la force brutale? La main peut-être douce, caressante, et notre distingué latiniste aurait pu préférer in manibus habere ("dorloter, choyer"), habere opus in manibus ("Avoir l'ouvrage en main"), manus facere ("faire de sa main"), manum tangere ("tâter le poul"), in manus sumere ("prendre en mains"), in vostra manu est ("c'est entre vos mains"), etc. Il aurait pu citer Tite-Live, occasio in manibus est ("l'occasion est sous la main"), ou plus poétiquement et métaphoriquement Cicéron, mea manu scriptae litterae ("lettre écrite de ma propre main")... Mais non, il a préféré manu militari, faisant ainsi de la masturbation une chose violente, agressive.

La vérité, cependant, est peut-être ailleurs. On dit que Le Pen possède un gros paquet d'actions dans une marque de champagne, dont le doux nom est Veuve Poignet, champagne que pour ma part je n'ai jamais goûté, m'en tenant pour les veuves à bulles à la Veuve Clicquot. Vous savez tous que l'expression Veuve Poignet signifie, en argot, la masturbation justement, ce qui semblerait prouver qu'il n'a rien contre. Mais, co-propriétaire de la Veuve Poignet, il a peut-être voulu éviter l'accusation de publicité clandestine...

Reste une dernière hypothèse. La violence de manu militari évoque peut-être une certaine difficulté à jouir, l'obligation de malmener l'objet. Et cette citation de Cicéron serait alors plus appropriée: haec non sunt in nostra manu, "cela n'est pas en notre pouvoir". Ou plus en notre pouvoir...

PS Merci au dictionnaire Gaffiot pour les citations latines que je n'avais pas en stock mental.