lundi, janvier 29, 2007

Travailleuses, travailleurs

Jeudi dernier, le jour même où j’écrivais que le mot travailleurs était tombé en désuétude dans le vocabulaire politique récent (sauf chez l’inoxydable Arlette, bien sûr), Nicolas Sarkozy en truffait son discours à Saint-Quentin :

[Cette force,] nous la trouverons en rendant au travailleur la première place dans la société.
Je veux redonner au beau nom de travailleur le prestige qu’il a perdu, parce qu’en abaissant le travailleur on a abaissé l’Homme.
Je veux réhabiliter le travailleur qui a été trop longtemps ignoré par la droite et qui a été trahi par la gauche.
Je n’accepte pas qu’il puisse exister des travailleurs pauvres alors que l’on a déjà bien assez à faire avec ceux qui sont pauvres parce qu’ils n’ont pas de travail !
Les travailleurs - et je pense aussi aux employés, aux techniciens, aux ingénieurs, aux cadres - sont fiers de leur métier, ils considèrent qu’ils doivent le faire le mieux qu’ils peuvent.
A leur manière les travailleurs sont des résistants.
Il faut cesser de faire du travailleur la seule variable d’ajustement de l’économie.
J’ai le devoir de parler à tous ceux qui se sentent trahis par une gauche qui ne reconnaît plus le travail, qui ne comprend plus les travailleurs, qui n’écoute plus le peuple dans son aspiration à la sécurité, à l’identité, à la protection.

Eh bien ! J’ai changé, nous martelait-il récemment. Il n’a pas osé dire les travailleuses et les travailleurs, mais Arlette n’a qu’à bien se tenir. Après avoir appelé Jaurès et Blum, voilà que Sarkozy drague encore plus à gauche. Bientôt une alliance avec Bové ?

jeudi, janvier 18, 2007

Sarko: Moi, je

J'ai passé le discours de Nicolas Sarkozy à la moulinette, et il y a plein de choses très intéressantes qui émergent ! Je suis un peu pressé par le temps, parce que je file prendre le TGV pour Paris. Je participerai ce soir à la nouvelle émission politique d'Europe 1 (« Club Europe 1 France 2007 », animée en direct par Fabienne Le Moal et Jérôme Dorville de 18h00 à 21h00), mais je vous livre rapidement quelques petits chiffres amusants.

logo europe1

En une heure et dix huit minutes de discours, Nicolas Sarkozy a prononcé je, me, moi, ma 258 fois, c'est-à-dire une fois toutes les 18 secondes. Ca ne vous dit peut-être rien, mais c'est énorme... Un des discours les plus égocentrés que j'aie jamais analysé. Un quart des phrases commencent par je !

Allons un peu plus loin :
Si on n'a pas compris le message...

Bon, soyons justes... Ségolène Royal est assez «moi je», elle aussi. Juste un petit peu moins. En 30 minutes de discours, lors de sa présentation des voeux, elle a prononcé 72 fois je, me, moi, ma, c'est-à-dire une fois toutes les 25 secondes seulement, mais c'est déjà bien. Un cinquième de ses phrases commençaient par je.

Quant à je veux, elle l'a dit 24 fois (sur un discours qui représente un tiers de celui de Sarkozy en nombre de mots, ça fait à peu près la même proportion), mais pas une seule fois je veux être présidente, ni même je veux être.

Son truc à elle c'est je veux que (la France, la Nation, etc.). En gros, c'est entre eux l'opposition bien connue je veux être / je veux faire (ou plutôt je veux que les autres fassent...).

Ah là là, ces gosses. Ils pourraient dire je voudrais (être président), ou bien j'aimerais bien que (vous votiez pour moi). Et ajouter s'il vous plaît. Sinon, on risque de leur répondre « T'as demandé, t'auras pas !». Et toc. Retour des valeurs.

Rendre à César...

Après avoir cité Jaurès, voilà donc que Nicolas Sarkozy se met à citer François Mitterrand ! En visite à Saint-Malo, belle cité corsaire qui pousse aux envolées lyriques, il a du haut des remparts, déclaré :
Il y a quelques années, François Mitterrand dans une réplique superbe, avait dit : Vous n’avez pas le monopole du cœur.
Et d’enchaîner :

Moi, je laisserai le monopole du sectarisme à tous ceux qui veulent être sectaires.

Passons sur les « quelques années » : cela se passait il y a plus de trente ans. Lors du dernier débat avant le second tour des présidentielles de 1974, l’un des deux candidats a en effet déclaré « vous n’avez pas le monopole du cœur ». Mais c’était Valéry Giscard d’Estaing qui envoyait cette « réplique superbe » dans les dents de Mitterrand.

Alors, Sarkozy manque-t-il de culture ? Ou a-t-il fait un lapsus ? J’ai tendance à pencher pour la seconde hypothèse. Depuis dimanche dernier en effet, le candidat UMP tente de brouiller les cartes en mêlant thèmes de gauche et thèmes de droite. Devant l’apparent retour en grâce de Mitterrand dans l’opinion publique, il aurait ainsi essayé d’enlever à Ségolène Royal « le monopole de Mitterrand ». Mais de là à attribuer à ce dernier une réplique de Giscard !

mercredi, janvier 17, 2007

Mélange

J'ai eu quelques problèmes avec mon ordinateur et j'ai donc pris un peu de retard par rapport à l'actualité. Retour en arrière, donc.

Dans son discours d'investiture de dimache, Nicolas Sarkozy a donc prononcé 88 fois France, 52 fois le mot république et 32 fois le mot travail.

Mais ce qui me frappe le plus est ailleurs. D’une part dans ce qu’il n’a pas dit. Depuis un an ses discours sont truffés de rupture, dont il avait fait son thème central, expliquant qu'il fallait se demander "rupture contre quoi" et non pas "contre qui", puis transformant en cours de route cette rupture en rupture tranquille. Or, dans le très long discours qu' il a prononcé, le mot n'apparaît qu’une seule fois, dans une phrase voulant au contraire marquer sa continuité avec le gaullisme :

Il m’ont appris, parce qu'ils le savaient mieux que quiconque, ce qu'était le gaullisme : non une doctrine que le Général de Gaulle n'avait jamais voulu mais une exigence morale, l'exercice du pouvoir comme un don de soi, la conviction que la France n’est forte que lorsqu’elle est rassemblée, la certitude que rien n'est jamais perdu tant que la flamme de la résistance continue de brûler dans le cœur d’un seul homme, le refus du renoncement, la rupture avec les idées reçues et l’ordre établi quand ils entraînent la France vers le déclin.

Où donc est passée la rupture? Il est vrai que dans le même discours Sarkozy a utilisé dix 10 fois l’expression « j’ai changé ». Sur la rupture, c’est indiscutable.

M'a frappé enfin, une image : celle d’une affiche déclarant ensemble tout devient possible, mais sur laquelle on ne voit qu’une personne, Sarkozy. Ensemble avec qui?

La plus belle chose de cette journée, cependant, ce fut Béatrice Schönberg, présentatrice vedette de France 2 (et dans le privé femme du ministre Borloo) annonçant à la fin du journal le film de la soirée de… TF1. Le public faisant la pub du privé! Serait-elle achetée ? Ou alors Sarkozy la trouble-t-elle à ce point ? A moins que, bientôt privée de journal pour cause de campagne électorale, elle songe à passer à la concurrence…

Dernière chose, qui nous ramène à la bravitude de Ségolène Royal. On nous a dit qu'elle s'était inspiré d'un proverbe chinois disant en gros "qui n'est pas allé à la grande muraille n'est pas un brave". Vérification faite, le proverbe existe bien et dit que qui n'est pas allé sur la dite muraille n'est pas un "Hao Han" : traduction littérale "bon Han", ou « bon chinois ». En fait le dictionnaire Ricci traduit cette expression par « gaillard énergique, type courageux, un brave ». C'est marrant les langues! Imaginez un proverbe français qui dirait "qui n'a pas vu la tour Eiffel n'est pas un bon Français". Comment un Chinois le comprendrait-il? Qui n'a pas vu la tour Eiffel n'a pas de baguette? Ou encore n'a pas de béret basque?

lundi, janvier 08, 2007

Bravitude

Visitant samedi la grande muraille de Chine, Ségolène Royal a rappelé une formule chinoise selon laquelle « qui n’y est pas venu sur la Grande muraille n’est pas un brave » et elle a conclu en souriant qu’elle était venue chercher la bravitude, son sourire montrant qu’elle s’amusait, ce qui est déjà un point positif. Bien sûr la presse s’est emparée de ce néologisme, puisque bravitude n’existe pas, même si le mot est formé de façon tout à fait acceptable, selon une règle permettant de passer d’un adjectif à un nom : plat + -itude donne platitude, et donc brave + itude donne bravitude. Mais il se trouve que nous avons déjà en français bravoure, emprunté à l’italien bravura... Alors, pourquoi bravitude ?

En fait les compositions en –itude, qui servent à faire un nom à partir d’un adjectif, viennent le plus souvent directement du latin : aptitude (latin aptitudo), certitude (certitudo), plénitude (plenitudo), habitude (habitudo), solitude (solitudo). D’autres sont formées en français à partir d’un adjectif : platitude, décrépitude... Mais ces formes sont rares et le suffixe –itude n’est plus productif. Encore que zénitude par exemple s’entende de plus en plus, à partir de zen. Royal a-t-elle pensé à zénitude ? Ou à attitude ? (on songe à la rock ‘n roll attitude prônée par un chanteur suisse). Dès lors la langue française serait désormais travaillée par la Ségolène attitude?

samedi, janvier 06, 2007

Calendes grecques

Hier matin, Jacques Chirac présentait ses vœux aux « forces sociales » (syndicats ouvriers et patronaux) et il annonçait qu’il voulait
la réduction de l’impôt sur les sociétés à 20% en 20 ans. Pardon j’ai dit en 20 ans, je voulais dire en 5 ans... Un lapsus.
Lapsus autoproclamé, donc. A première vue, pourtant, il ne s’agit pas d’un lapsus (l’inconscient qui s’impose à fleur de mots contre la volonté du locuteur) : on a plutôt l’impression d’une attraction phonétique, le vingt de 20% menant à celui de 20 ans. Mais il l’affirme, c’est un lapsus !

Ce qui est intéressant ici, pourtant, c’est ce qu’il n’a pas dit : cinq ans: le temps d’un mandat présidentiel. Dans cinq ans, on verra si Sarkozy ou Royal ont baissé l’impôt sur les sociétés, semble vouloir nous dire le Président. Et il n’a sans doute pas fini de lancer ainsi des défis. Des défis aux autres, bien sûr : il n’a jamais tenu ses promesses et peut dire n’importe quoi, cela ne mange pas de pain, cela ennuie juste Sarkozy (pas Royal, qui est moins tenue que lui par ces engagements farfelus : comme le rappelle Libération l’impôt sur les sociétés est de 39% en Allemagne, 37% en Italie, 35% en Espagne, il est de 20% en Slovaquie et en Pologne, pays que Sarkozy justement a accusé de « dumping social »). Donc, avec cet objectif affirmé de 20%, Chirac se place en embuscade, pour faire un croche-pied ou un pied de nez à Sarkozy : t’es pas chiche de le faire, nah !

Alors, lapsus ?

Peut-être, mais à l’envers. Car ce qui est intéressant, ce n’est pas ce qu’il a dit (vingt ans) et ne voulait pas dire, mais c’est ce qu’il n’a pas dit (cinq ans). Peut-être en effet le Président, conscient de l’énormité de ce qu’il voulait dire, s’est-il inconsciemment corrigé : cinq ans ce n’est pas possible, trop court, alors vingt ans. Ce qui n’exclut pas ma thèse de l’attraction phonétique. Il aurait pu dire

réduction de l’impôt sur les sociétés à 30% en 30 ans

par exemple, ou

augmentation à 40% en 40 ans,

mais il voulait dire en cinq ans et ne l’a pas dit. Parce qu’il a hésité, inconsciemment cette fois-ci, devant un gros mensonge ? C’est peut-être en effet le «super menteur » des Guignols qui recule devant l’énormité de ses mensonges : les vingt ans seraient alors un écho phonétique aux 20% et, en même temps, l’équivalent des calendes grecques, ou de la semaine des quatre mercredis et des trois dimanches.

vendredi, janvier 05, 2007

Ségovoeux

Je disais avant-hier que les voeux des politiques sont un exercice mortellement ennuyeux en début de chaque nouvelle année. Ségolène Royal a surpris en transformant le genre à l'aide d'un véritable discours programmatique [texte intégral]. De quoi a-t-elle parlé ? Je ne sais pas si c'était nébuleux ou pas, mais elle avait l'air d'être sur un petit nuage :


Tout le monde a parlé de son O.P.A. sur le droit (opposable, désormais) au logement, mais le mot qu'elle a le plus prononcé c'est Europe. Les partisans du NON apprécieront. A comparer en tous cas avec le nuage des Sarkovoeux (enfin, ceux de la grand-messe de 2006 : l'attachée de presse de l'UMP m'a confirmé que Nicolas Sarkozy ne ferait pas de présentation de voeux cette année, se contentant de sa petite vidéo sur Internet [lire texte]).

Vous avez remarqué, si vous avez cliqué sur les liens, que j'ai mis en place un petit site avec le texte intégral des voeux de tous les présidentiables (ou ex...) que j'ai pu trouver : Ségo et Sarko, bien sûr, mais aussi Autain, Besancenot, Chirac, Chevènement, Lepage, Voynet...


J'ai installé un moteur de recherche qui permet de savoir qui a utilisé tel ou tel mot. Devinette: qui a utilisé le mot bonheur ? Réponse en cliquant. Vous verrez également les principaux mots-clés de chacun. Si chaque déclaration en elle-même est assez soporifique (encore que certains se lâchent: Voynet fait dans la poésie, Autain dans la déprime...), l'ensemble est assez parlant. Une sorte d'instantané de la politique française en ce début d'année 2007.

Bayrou présentera ses voeux à la presse le mardi 9 : je le rajouterai alors. Si vous avez connaissance d'autres voeux de candidats potentiels (ou qui l'ont été à un moment ou un autre), merci de me les signaler !