lundi, février 12, 2007

On pactise ?

Lors d'une émission de télé diffusée dimanche je demandais au publiciste Thierry Saussez où étaient passées la rupture et la France d'après de son candidat Nicolas Sarkozy. Il me répondit en substance: c'était là le discours du président de l'UMP, maintenant qu'il est candidat, il a un autre discours. Ah bon! Les mots sont donc si peu importants qu'on puisse ainsi les changer, les révoquer, les jeter?

Le moins qu'on puisse dire de Ségolène Royal est qu'elle reste pour sa part fidèle à ses mots, ou du moins à certains d'entre eux. Elle parle en effet depuis plus d'un an d'ordre juste et elle a promis hier un ordre économique et social juste, un ordre international juste, pour finalement mettre sa campagne sous le thème général suivant: Plus juste la France sera plus forte. Sur le plan rhétorique, elle a par ailleurs réussi à intégrer dans son discours la pratique que certains lui avaient reprochée, jouant sur le vous et le je: vous m'avez dit (durant les débats participatifs), j'ai entendu, je ferai..., créant ainsi une dialectique qui donnait l'impression d'une cohérence dans sa démarche.

En revanche elle a été moins originale avec un autre mot très utilisé hier, le mot pacte. Car ici , contrairement à l' ordre juste, elle n'est pas seule. Nicolas Hulot l'avait déjà utilisé pour son pacte écologique, et Nicolas Sarkozy a parlé hier de pacte républicain. Ségolène Royal a pour sa part évoqué successivement dans son discours un pacte présidentiel, un pacte d'honneur, un pacte de confiance, bref le pacte (d'honneur ou pas) est à l'honneur, ils veulent tous en signer un. Un pacte est une convention entre deux ou plusieurs parties, une promesse mutuelle, et bien sûr ni Royal ni Sarkozy ne veulent pactiser entre eux (on ne pactise pas avec le diable), ils veulent pactiser avec nous, nous proposer un contrat en quelque sorte. Qu'ils se retrouvent tous les deux sur le même mot est intéressant, mais il reste à voir si, derrière ce même signifiant, il mettent le même signifié.A suivre...

Mais, pour revenir au discours de Ségolène Royal, il reste qu'au delà de cet ordre juste et de ce pacte, les mots qu'elle a le plus utilisés sont jeune, jeunesse, famille et école. Et là, elle est plus originale, même si cela frappe moins.

jeudi, février 08, 2007

Les banlieues, c'est la zone !

Agrégé de Lettres classiques, François Bayrou est un véritable amoureux de la langue française, comme nous l’avons expliqué dans Combat pour l’Elysée. Hier soir, j’ai regardé la retransmission de son meeting de Bordeaux sur i-Télé, et il nous a encore fait une belle leçon de langue…

Bayrou n’aime pas les mots qu’on utilise pour parler des banlieues. Le mot banlieue lui-même a une connotation déplaisante, puisqu’il rappelle, dit-il, la mise au ban, l’exclusion. En fait, cette dérive est tardive, parce que justement au Moyen-Age, le ban était l’étendue de la juridiction du suzerain, du seigneur (d’où convoquer le ban et l’arrière-ban). La banlieue c’était, vers les Xe et XIe siècles, l’espace d’une lieue qui entourait une ville dans lequel l’autorité avait juridiction. Ce n’était pas une zone d’exclusion. Ce n’est que plus tard, au XVIè siècle que le mot ban a pris le sens d’exil, de rejet, que l’on a encore dans mettre au ban, bannir.

Le mot zone, nous rappelle-t-il, vient de zônê, «ceinture» en grec, et il a tellement été mis à toutes les sauces bureaucratiques qu’il en est devenu insupportable. Je n’avais encore pas vu de candidat qui nous fasse des citations en grec dans ses discours ! Ca décoiffe (mais on n'était pas sur TF1, là !) Et il enchaîne en rigolant les ZUS, les ZUP, les ZES, les ZIF… Cela rappelle l’extrait assez tordant d’un de ses discours de 2005 que nous citions dans le livre (page 105).

Reste quartier, que Bayrou va utiliser, faute de mieux, sans trop l’aimer non plus. Chirac, lui, dans ses vœux pour 2006, évitait de prononcer le mot banlieues après les événements de l’automne 2005, et parlait de territoires. L'expression n'avait guère eu de succès.

«Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots» disait Jaurès, très à la mode ces temps-ci.

mercredi, février 07, 2007

La guerre des mots au filtre créole

Je rentre d'une semaine à la Martinique, où m'avait précédé Ségolène Royal (mais nous n'y allions pas pour les mêmes raisons...) et j'en rapporte quelques éléments de réflexion amusants ou intéressants.

Vous avez noté que, depuis plus d'un an maintenant, les candidats se livrent à une véritable guerre des mots ou des expressions, se les disputant, se les piquant... Sarkozy lançait sa rupture et Royal rétorquait la rupture c'est moi. Elle lançait l'ordre juste, il essayait de le lui faucher, elle répliquait qu'avec lui c'était plutôt le désordre injuste et pour couronner le tout, le 29 novembre dernier, le ministre de l’éducation s’essayait lourdement au jeu de mots, en pleine controverse sur l’enseignement du français, comme pour banaliser ou ridiculiser l’expression : « l’ordre juste c’est l’ordre des mots, celui qu’enseigne la grammaire ». Encore un exemple:Ségolène Royal lançait en novembre 2006, devant les maires socialistes :

Si je dis « vie chère » au lieu de « pouvoir d’achat » ce n’est pas un hasard (...) La vie chère tout le monde comprend ce que cela veut dire, tandis que le pouvoir d’achat, lui, dépend des statistiques de l’INSEE qui s’obstine à le voir en hausse.

On comprend ce qu’elle veut dire ou ce qu’elle cherche : un parler simple, immédiatement compréhensible, plus proche des préoccupations des gens. Mais Nicolas Sarkozy ne peut pas résister, il s’engage sur son terrain sémantique et le 30 novembre sur A2, déclare :

Je dis pouvoir d’achat parce que la vie chère elle est d’autant plus chère qu’on n’a pas de pouvoir d’achat.
La phrase ne veut pas dire grand chose, mais elle marque la recherche d’une opposition, qui n’est ici que lexicale. On appelle cela, au football, « marquer l’adversaire à la culotte », mais il est malaisé de distinguer derrière ces oppositions lexicales des positions politiques vraiment opposées : on se bat non pas sur des idées mais sur des mots.

Le récent voyage de Ségolène Royal aux Antilles nous donne peut-être une autre façon de les comparer, comme s'ils étaient plus « vrais » lorsqu'ils avaient à se choisir quelques mots dans une autre langue...

Il y a un an Sarkozy allait à la Martinique, après un premier voyage annulé, et annonçait en créole :

On a dit que j’avais fui. Le jeune coq ne fuit pas. Je suis ici parmi vous.

En fait il avait dit coq-djenn, qui fut en général bien traduit par « coq de combat », celui qui porte des ergots d’acier et qu’on lance dans l’arène après l’avoir excité. Je ne sais pas si le candidat de l’UMP a déjà assisté à un combat de coqs, mais l’image est forte, révélatrice d’un ego particulier (sauf, bien sûr, si on n’a pas expliqué à Sarkozy les connotations de la formule qu’on lui avait soufflée).

Plus récemment, à la Martinique, Ségolène Royal se présentait en créole : «moin sé on fanm doubout». Puis elle déclarait à la Guadeloupe : «Moin ké kassé sa». La presse a traduit ces deux phrases mot à mot : « je suis une femme debout », « je vais casser ça ». En fait une fanm doubout est en créole celle qui tient la maison (on l’appelle aussi « poteau mitan », le poteau central qui tient le toit de la case), par opposition à la fanm couchée, qui ne résiste pas. Quant à kassé sa, l’expression m’a-t-on dit à la Martinique ne signifie pas « casser la baraque », ou « tout détruire » mais « changer les choses avec détermination», et serait une bonne traduction de son slogan changer fort.

Coq djenn contre fanm doubout, coq de combat contre femme libérée, la guerre des mots entre les deux candidats pourrait ainsi être lue au filtre de leurs déclarations en créole, qui en disent beaucoup sur leur personnalité ou sur l’image d’eux-mêmes qu’ils veulent donner que tout ce que nous avons entendui en français. On sait que pour Jacques Lacan l’inconscient était structuré comme un langage, mais c‘est peut-être ici le langage des candidats qui est structuré par leur inconscient.

lundi, janvier 29, 2007

Travailleuses, travailleurs

Jeudi dernier, le jour même où j’écrivais que le mot travailleurs était tombé en désuétude dans le vocabulaire politique récent (sauf chez l’inoxydable Arlette, bien sûr), Nicolas Sarkozy en truffait son discours à Saint-Quentin :

[Cette force,] nous la trouverons en rendant au travailleur la première place dans la société.
Je veux redonner au beau nom de travailleur le prestige qu’il a perdu, parce qu’en abaissant le travailleur on a abaissé l’Homme.
Je veux réhabiliter le travailleur qui a été trop longtemps ignoré par la droite et qui a été trahi par la gauche.
Je n’accepte pas qu’il puisse exister des travailleurs pauvres alors que l’on a déjà bien assez à faire avec ceux qui sont pauvres parce qu’ils n’ont pas de travail !
Les travailleurs - et je pense aussi aux employés, aux techniciens, aux ingénieurs, aux cadres - sont fiers de leur métier, ils considèrent qu’ils doivent le faire le mieux qu’ils peuvent.
A leur manière les travailleurs sont des résistants.
Il faut cesser de faire du travailleur la seule variable d’ajustement de l’économie.
J’ai le devoir de parler à tous ceux qui se sentent trahis par une gauche qui ne reconnaît plus le travail, qui ne comprend plus les travailleurs, qui n’écoute plus le peuple dans son aspiration à la sécurité, à l’identité, à la protection.

Eh bien ! J’ai changé, nous martelait-il récemment. Il n’a pas osé dire les travailleuses et les travailleurs, mais Arlette n’a qu’à bien se tenir. Après avoir appelé Jaurès et Blum, voilà que Sarkozy drague encore plus à gauche. Bientôt une alliance avec Bové ?

jeudi, janvier 18, 2007

Sarko: Moi, je

J'ai passé le discours de Nicolas Sarkozy à la moulinette, et il y a plein de choses très intéressantes qui émergent ! Je suis un peu pressé par le temps, parce que je file prendre le TGV pour Paris. Je participerai ce soir à la nouvelle émission politique d'Europe 1 (« Club Europe 1 France 2007 », animée en direct par Fabienne Le Moal et Jérôme Dorville de 18h00 à 21h00), mais je vous livre rapidement quelques petits chiffres amusants.

logo europe1

En une heure et dix huit minutes de discours, Nicolas Sarkozy a prononcé je, me, moi, ma 258 fois, c'est-à-dire une fois toutes les 18 secondes. Ca ne vous dit peut-être rien, mais c'est énorme... Un des discours les plus égocentrés que j'aie jamais analysé. Un quart des phrases commencent par je !

Allons un peu plus loin :
Si on n'a pas compris le message...

Bon, soyons justes... Ségolène Royal est assez «moi je», elle aussi. Juste un petit peu moins. En 30 minutes de discours, lors de sa présentation des voeux, elle a prononcé 72 fois je, me, moi, ma, c'est-à-dire une fois toutes les 25 secondes seulement, mais c'est déjà bien. Un cinquième de ses phrases commençaient par je.

Quant à je veux, elle l'a dit 24 fois (sur un discours qui représente un tiers de celui de Sarkozy en nombre de mots, ça fait à peu près la même proportion), mais pas une seule fois je veux être présidente, ni même je veux être.

Son truc à elle c'est je veux que (la France, la Nation, etc.). En gros, c'est entre eux l'opposition bien connue je veux être / je veux faire (ou plutôt je veux que les autres fassent...).

Ah là là, ces gosses. Ils pourraient dire je voudrais (être président), ou bien j'aimerais bien que (vous votiez pour moi). Et ajouter s'il vous plaît. Sinon, on risque de leur répondre « T'as demandé, t'auras pas !». Et toc. Retour des valeurs.

Rendre à César...

Après avoir cité Jaurès, voilà donc que Nicolas Sarkozy se met à citer François Mitterrand ! En visite à Saint-Malo, belle cité corsaire qui pousse aux envolées lyriques, il a du haut des remparts, déclaré :
Il y a quelques années, François Mitterrand dans une réplique superbe, avait dit : Vous n’avez pas le monopole du cœur.
Et d’enchaîner :

Moi, je laisserai le monopole du sectarisme à tous ceux qui veulent être sectaires.

Passons sur les « quelques années » : cela se passait il y a plus de trente ans. Lors du dernier débat avant le second tour des présidentielles de 1974, l’un des deux candidats a en effet déclaré « vous n’avez pas le monopole du cœur ». Mais c’était Valéry Giscard d’Estaing qui envoyait cette « réplique superbe » dans les dents de Mitterrand.

Alors, Sarkozy manque-t-il de culture ? Ou a-t-il fait un lapsus ? J’ai tendance à pencher pour la seconde hypothèse. Depuis dimanche dernier en effet, le candidat UMP tente de brouiller les cartes en mêlant thèmes de gauche et thèmes de droite. Devant l’apparent retour en grâce de Mitterrand dans l’opinion publique, il aurait ainsi essayé d’enlever à Ségolène Royal « le monopole de Mitterrand ». Mais de là à attribuer à ce dernier une réplique de Giscard !

mercredi, janvier 17, 2007

Mélange

J'ai eu quelques problèmes avec mon ordinateur et j'ai donc pris un peu de retard par rapport à l'actualité. Retour en arrière, donc.

Dans son discours d'investiture de dimache, Nicolas Sarkozy a donc prononcé 88 fois France, 52 fois le mot république et 32 fois le mot travail.

Mais ce qui me frappe le plus est ailleurs. D’une part dans ce qu’il n’a pas dit. Depuis un an ses discours sont truffés de rupture, dont il avait fait son thème central, expliquant qu'il fallait se demander "rupture contre quoi" et non pas "contre qui", puis transformant en cours de route cette rupture en rupture tranquille. Or, dans le très long discours qu' il a prononcé, le mot n'apparaît qu’une seule fois, dans une phrase voulant au contraire marquer sa continuité avec le gaullisme :

Il m’ont appris, parce qu'ils le savaient mieux que quiconque, ce qu'était le gaullisme : non une doctrine que le Général de Gaulle n'avait jamais voulu mais une exigence morale, l'exercice du pouvoir comme un don de soi, la conviction que la France n’est forte que lorsqu’elle est rassemblée, la certitude que rien n'est jamais perdu tant que la flamme de la résistance continue de brûler dans le cœur d’un seul homme, le refus du renoncement, la rupture avec les idées reçues et l’ordre établi quand ils entraînent la France vers le déclin.

Où donc est passée la rupture? Il est vrai que dans le même discours Sarkozy a utilisé dix 10 fois l’expression « j’ai changé ». Sur la rupture, c’est indiscutable.

M'a frappé enfin, une image : celle d’une affiche déclarant ensemble tout devient possible, mais sur laquelle on ne voit qu’une personne, Sarkozy. Ensemble avec qui?

La plus belle chose de cette journée, cependant, ce fut Béatrice Schönberg, présentatrice vedette de France 2 (et dans le privé femme du ministre Borloo) annonçant à la fin du journal le film de la soirée de… TF1. Le public faisant la pub du privé! Serait-elle achetée ? Ou alors Sarkozy la trouble-t-elle à ce point ? A moins que, bientôt privée de journal pour cause de campagne électorale, elle songe à passer à la concurrence…

Dernière chose, qui nous ramène à la bravitude de Ségolène Royal. On nous a dit qu'elle s'était inspiré d'un proverbe chinois disant en gros "qui n'est pas allé à la grande muraille n'est pas un brave". Vérification faite, le proverbe existe bien et dit que qui n'est pas allé sur la dite muraille n'est pas un "Hao Han" : traduction littérale "bon Han", ou « bon chinois ». En fait le dictionnaire Ricci traduit cette expression par « gaillard énergique, type courageux, un brave ». C'est marrant les langues! Imaginez un proverbe français qui dirait "qui n'a pas vu la tour Eiffel n'est pas un bon Français". Comment un Chinois le comprendrait-il? Qui n'a pas vu la tour Eiffel n'a pas de baguette? Ou encore n'a pas de béret basque?