jeudi, janvier 18, 2007

Rendre à César...

Après avoir cité Jaurès, voilà donc que Nicolas Sarkozy se met à citer François Mitterrand ! En visite à Saint-Malo, belle cité corsaire qui pousse aux envolées lyriques, il a du haut des remparts, déclaré :
Il y a quelques années, François Mitterrand dans une réplique superbe, avait dit : Vous n’avez pas le monopole du cœur.
Et d’enchaîner :

Moi, je laisserai le monopole du sectarisme à tous ceux qui veulent être sectaires.

Passons sur les « quelques années » : cela se passait il y a plus de trente ans. Lors du dernier débat avant le second tour des présidentielles de 1974, l’un des deux candidats a en effet déclaré « vous n’avez pas le monopole du cœur ». Mais c’était Valéry Giscard d’Estaing qui envoyait cette « réplique superbe » dans les dents de Mitterrand.

Alors, Sarkozy manque-t-il de culture ? Ou a-t-il fait un lapsus ? J’ai tendance à pencher pour la seconde hypothèse. Depuis dimanche dernier en effet, le candidat UMP tente de brouiller les cartes en mêlant thèmes de gauche et thèmes de droite. Devant l’apparent retour en grâce de Mitterrand dans l’opinion publique, il aurait ainsi essayé d’enlever à Ségolène Royal « le monopole de Mitterrand ». Mais de là à attribuer à ce dernier une réplique de Giscard !

mercredi, janvier 17, 2007

Mélange

J'ai eu quelques problèmes avec mon ordinateur et j'ai donc pris un peu de retard par rapport à l'actualité. Retour en arrière, donc.

Dans son discours d'investiture de dimache, Nicolas Sarkozy a donc prononcé 88 fois France, 52 fois le mot république et 32 fois le mot travail.

Mais ce qui me frappe le plus est ailleurs. D’une part dans ce qu’il n’a pas dit. Depuis un an ses discours sont truffés de rupture, dont il avait fait son thème central, expliquant qu'il fallait se demander "rupture contre quoi" et non pas "contre qui", puis transformant en cours de route cette rupture en rupture tranquille. Or, dans le très long discours qu' il a prononcé, le mot n'apparaît qu’une seule fois, dans une phrase voulant au contraire marquer sa continuité avec le gaullisme :

Il m’ont appris, parce qu'ils le savaient mieux que quiconque, ce qu'était le gaullisme : non une doctrine que le Général de Gaulle n'avait jamais voulu mais une exigence morale, l'exercice du pouvoir comme un don de soi, la conviction que la France n’est forte que lorsqu’elle est rassemblée, la certitude que rien n'est jamais perdu tant que la flamme de la résistance continue de brûler dans le cœur d’un seul homme, le refus du renoncement, la rupture avec les idées reçues et l’ordre établi quand ils entraînent la France vers le déclin.

Où donc est passée la rupture? Il est vrai que dans le même discours Sarkozy a utilisé dix 10 fois l’expression « j’ai changé ». Sur la rupture, c’est indiscutable.

M'a frappé enfin, une image : celle d’une affiche déclarant ensemble tout devient possible, mais sur laquelle on ne voit qu’une personne, Sarkozy. Ensemble avec qui?

La plus belle chose de cette journée, cependant, ce fut Béatrice Schönberg, présentatrice vedette de France 2 (et dans le privé femme du ministre Borloo) annonçant à la fin du journal le film de la soirée de… TF1. Le public faisant la pub du privé! Serait-elle achetée ? Ou alors Sarkozy la trouble-t-elle à ce point ? A moins que, bientôt privée de journal pour cause de campagne électorale, elle songe à passer à la concurrence…

Dernière chose, qui nous ramène à la bravitude de Ségolène Royal. On nous a dit qu'elle s'était inspiré d'un proverbe chinois disant en gros "qui n'est pas allé à la grande muraille n'est pas un brave". Vérification faite, le proverbe existe bien et dit que qui n'est pas allé sur la dite muraille n'est pas un "Hao Han" : traduction littérale "bon Han", ou « bon chinois ». En fait le dictionnaire Ricci traduit cette expression par « gaillard énergique, type courageux, un brave ». C'est marrant les langues! Imaginez un proverbe français qui dirait "qui n'a pas vu la tour Eiffel n'est pas un bon Français". Comment un Chinois le comprendrait-il? Qui n'a pas vu la tour Eiffel n'a pas de baguette? Ou encore n'a pas de béret basque?

lundi, janvier 08, 2007

Bravitude

Visitant samedi la grande muraille de Chine, Ségolène Royal a rappelé une formule chinoise selon laquelle « qui n’y est pas venu sur la Grande muraille n’est pas un brave » et elle a conclu en souriant qu’elle était venue chercher la bravitude, son sourire montrant qu’elle s’amusait, ce qui est déjà un point positif. Bien sûr la presse s’est emparée de ce néologisme, puisque bravitude n’existe pas, même si le mot est formé de façon tout à fait acceptable, selon une règle permettant de passer d’un adjectif à un nom : plat + -itude donne platitude, et donc brave + itude donne bravitude. Mais il se trouve que nous avons déjà en français bravoure, emprunté à l’italien bravura... Alors, pourquoi bravitude ?

En fait les compositions en –itude, qui servent à faire un nom à partir d’un adjectif, viennent le plus souvent directement du latin : aptitude (latin aptitudo), certitude (certitudo), plénitude (plenitudo), habitude (habitudo), solitude (solitudo). D’autres sont formées en français à partir d’un adjectif : platitude, décrépitude... Mais ces formes sont rares et le suffixe –itude n’est plus productif. Encore que zénitude par exemple s’entende de plus en plus, à partir de zen. Royal a-t-elle pensé à zénitude ? Ou à attitude ? (on songe à la rock ‘n roll attitude prônée par un chanteur suisse). Dès lors la langue française serait désormais travaillée par la Ségolène attitude?

samedi, janvier 06, 2007

Calendes grecques

Hier matin, Jacques Chirac présentait ses vœux aux « forces sociales » (syndicats ouvriers et patronaux) et il annonçait qu’il voulait
la réduction de l’impôt sur les sociétés à 20% en 20 ans. Pardon j’ai dit en 20 ans, je voulais dire en 5 ans... Un lapsus.
Lapsus autoproclamé, donc. A première vue, pourtant, il ne s’agit pas d’un lapsus (l’inconscient qui s’impose à fleur de mots contre la volonté du locuteur) : on a plutôt l’impression d’une attraction phonétique, le vingt de 20% menant à celui de 20 ans. Mais il l’affirme, c’est un lapsus !

Ce qui est intéressant ici, pourtant, c’est ce qu’il n’a pas dit : cinq ans: le temps d’un mandat présidentiel. Dans cinq ans, on verra si Sarkozy ou Royal ont baissé l’impôt sur les sociétés, semble vouloir nous dire le Président. Et il n’a sans doute pas fini de lancer ainsi des défis. Des défis aux autres, bien sûr : il n’a jamais tenu ses promesses et peut dire n’importe quoi, cela ne mange pas de pain, cela ennuie juste Sarkozy (pas Royal, qui est moins tenue que lui par ces engagements farfelus : comme le rappelle Libération l’impôt sur les sociétés est de 39% en Allemagne, 37% en Italie, 35% en Espagne, il est de 20% en Slovaquie et en Pologne, pays que Sarkozy justement a accusé de « dumping social »). Donc, avec cet objectif affirmé de 20%, Chirac se place en embuscade, pour faire un croche-pied ou un pied de nez à Sarkozy : t’es pas chiche de le faire, nah !

Alors, lapsus ?

Peut-être, mais à l’envers. Car ce qui est intéressant, ce n’est pas ce qu’il a dit (vingt ans) et ne voulait pas dire, mais c’est ce qu’il n’a pas dit (cinq ans). Peut-être en effet le Président, conscient de l’énormité de ce qu’il voulait dire, s’est-il inconsciemment corrigé : cinq ans ce n’est pas possible, trop court, alors vingt ans. Ce qui n’exclut pas ma thèse de l’attraction phonétique. Il aurait pu dire

réduction de l’impôt sur les sociétés à 30% en 30 ans

par exemple, ou

augmentation à 40% en 40 ans,

mais il voulait dire en cinq ans et ne l’a pas dit. Parce qu’il a hésité, inconsciemment cette fois-ci, devant un gros mensonge ? C’est peut-être en effet le «super menteur » des Guignols qui recule devant l’énormité de ses mensonges : les vingt ans seraient alors un écho phonétique aux 20% et, en même temps, l’équivalent des calendes grecques, ou de la semaine des quatre mercredis et des trois dimanches.

vendredi, janvier 05, 2007

Ségovoeux

Je disais avant-hier que les voeux des politiques sont un exercice mortellement ennuyeux en début de chaque nouvelle année. Ségolène Royal a surpris en transformant le genre à l'aide d'un véritable discours programmatique [texte intégral]. De quoi a-t-elle parlé ? Je ne sais pas si c'était nébuleux ou pas, mais elle avait l'air d'être sur un petit nuage :


Tout le monde a parlé de son O.P.A. sur le droit (opposable, désormais) au logement, mais le mot qu'elle a le plus prononcé c'est Europe. Les partisans du NON apprécieront. A comparer en tous cas avec le nuage des Sarkovoeux (enfin, ceux de la grand-messe de 2006 : l'attachée de presse de l'UMP m'a confirmé que Nicolas Sarkozy ne ferait pas de présentation de voeux cette année, se contentant de sa petite vidéo sur Internet [lire texte]).

Vous avez remarqué, si vous avez cliqué sur les liens, que j'ai mis en place un petit site avec le texte intégral des voeux de tous les présidentiables (ou ex...) que j'ai pu trouver : Ségo et Sarko, bien sûr, mais aussi Autain, Besancenot, Chirac, Chevènement, Lepage, Voynet...


J'ai installé un moteur de recherche qui permet de savoir qui a utilisé tel ou tel mot. Devinette: qui a utilisé le mot bonheur ? Réponse en cliquant. Vous verrez également les principaux mots-clés de chacun. Si chaque déclaration en elle-même est assez soporifique (encore que certains se lâchent: Voynet fait dans la poésie, Autain dans la déprime...), l'ensemble est assez parlant. Une sorte d'instantané de la politique française en ce début d'année 2007.

Bayrou présentera ses voeux à la presse le mardi 9 : je le rajouterai alors. Si vous avez connaissance d'autres voeux de candidats potentiels (ou qui l'ont été à un moment ou un autre), merci de me les signaler !

jeudi, janvier 04, 2007

Le nous et le vous

Rien ne ressemble plus à des vœux présidentiels que les vœux présidentiels de l’année précédente. Le 31 décembre dernier, Jacques Chirac n’a pas failli à cette règle, commençant par la même formule qu’en 2005

Mes chers compatriotes de métropoles, d’outre-mer et de l’étranger

terminant également de la même façon

Vive la République, vive la France

faisant entre les deux référence aux soldats français « qui sont engagés sur tous les continents au service de la paix » (2005) ou «qui défendent partout dans le monde la paix et les valeurs de la France » (2006), pensant « à toutes celles et tous ceux qui connaissent (2005) ou qui sont victimes de (2006) la maladie, la solitude », s’autocongratulant pour le recul du chômage qui «baisse » (2005) ou «baisse fortement » (2006), etc.

Pourtant, dans les espaces entre ces points de passage obligé, Jacques Chirac a notablement innové. Pour le décor tout d’abord: se détachant sur un fond de drapeaux français et européen, il faisait paradoxalement très candidat. Mais aussi pour le contenu. Il s’agissait sans doute de ses derniers vœux de Président, et nous aurions pu nous attendre à un bilan. Pas de bilan pourtant, mais presque un programme (« les cinq enjeux majeurs ») et un appel aux électeurs (« Faites vivre intensément vos convictions. Vous êtes le peuple souverain »). Ainsi il a prononcé sept fois le mot enjeu (contre zéro en 2005), trois fois le mot environnement (toujours zéro en 2005), a parlé du monde (sept fois) alors qu’il parlait en 2005 de mondialisation (quatre fois), a exprimé ses exigences (trois fois, contre zéro l’an dernier), de changement (deux fois contre zéro), des victimes (trois fois contre zéro encore) de la maladie, de la violence, de la solitude...

Mais la plus grande différence entre ces deux crus réside dans l’usage des pronoms personnels : dix-sept nous et un vous en 2005, douze nous et onze vous cette année. Nous c’est chaque fois la France et les Français, vous c’est chacun de nous si je puis dire. De ce point de vue, Chirac ne s’est pas seulement adressé au peuple, il a parlé à chacun des électeurs. Il ne manquait que « votez pour moi ». Jacques Chirac ne sera sans doute pas candidat, et cette invitation subliminale doit plutôt être comprise comme « votez pour qui j’aimerais que vous votiez », ce qui est une façon d’imposer sa présence dans la campagne et de rappeler à qui vous savez qu’il compte bien y jouer un rôle. Campagne que nous suivrons, ou que vous suivrez avec attention.

mercredi, janvier 03, 2007

2007: Meilleurs baîllements

Je trouve que les années finissent toujours bien. Les vitrines illuminées, le père Noël qui dépose les cadeaux sous le sapin, les enfants qui rient, la dinde qui tourne doucement dans la cheminée

Les débuts d’année sont, eux, d’un ennui mortel. La gueule de bois, le sapin défraîchi qui fout des aiguilles partout, les tonnes de poubelles le 2 au matin dans les rues où les lampions n’arrivent même plus à faire illusion, et bien sûr la sempiternelle litanie des vœux. Comme d’hab, Jacques Chirac a ouvert le bal le 31 au soir, fidèle à lui-même, lisant ses prompteurs... Tiens, il n’avait pas les lunettes en écaille cette année.



Ca doit être ça le scoop. Parce que pour le reste, je me suis un peu demandé si on n'avait pas ressorti une vieille bande. « Mes chers compatriotes »... Oui, mais attention, pas n’importe lesquels : « de métropole, d'outre-mer, de l'étranger ». Il faut préciser. Pas ceux de la planète Mars, n’est-ce pas. C’est intéressant, la langue de bois : Mes chers compatriotes aurait suffit, puisque ça englobe normalement toutes les espèces connues, mais non, ça va mieux en le disant. Et on enchaîne : « Et je pense d'abord à toutes celles et à tous ceux qui sont victimes de la solitude, de la maladie, de la détresse. » Ben voyons, le bonheur et la santé surtout. Du moment que ça ne coûte rien… « Nos soldats qui défendent, partout dans le monde, la paix et les valeurs de la France. » Normal, c’est le chef des armées, tout de même. Et puis c’est mérité. Et le reste à l’avenant : des chômeurs en moins, des vies sauvées sur les routes en plus. Il y a des mots qui apparaissent : Internet, dont le chef de l’état salue la révolution (qui date quand même de 1990, mais bon, il lui a fallu d’abord un temps pour apprivoiser le mulot), les apprentis sorciers de l’extrémisme (bien trouvée celle-là, j’aime bien : je vois tout à fait Le Pen et de Villiers en Mickey diaboliques avec des balais qui dansent en train de chasser des torrents d’immigrés...). Il y a un mot qui a disparu, personne ne l’a remarqué. C’est comme dans les dictionnaires, on voit les mots qui entrent, jamais ceux qui sortent.

Vous donnez votre langue au Chi ?

Patriotisme.

Bon d’accord, il a été préempté par les Mickey de l’extrême droite… C’est devenu un mot qui pue (attention à compatriote, cependant, ce mot-là est porteur sain pour l’instant, mais bon, on ne sait pas comment ça peut évoluer).

Alors, face à ce désert linguistique, la presse cherche désespérément quoi dire. Et s’il y avait un indice d’une envie de tentative de déclaration cachée entre les lignes (bien cachée alors) ou un bon vieux tacle à Sarkozy… Il y a des 1er janvier qui doivent être bien pénibles dans les rédactions !

Ça fait 12 ans qu’on réécoute à peu près la même bande. Lassant. Remarquez, avant ce n’était pas mieux. Vous vous souvenez des vœux de Mitterrand ? Je vois que vous baillez. Giscard avait su nous faire rire au moins (si, rappelez vous, avec Anne-Aymone, en chandail près de la cheminée pendant le choc pétrolier: « Et maintenant Anne-Aymone va vous dire quelques mots »). Après, ou plutôt avant, j’ai un trou. J’ai zappé Pompidou (on ne disait pas encore comme ça). Il faut dire que j’étais étudiant. Pas la télé. Le souvenir le plus ancien que j’ai de cet exercice annuel et soporifique, c’est de Gaulle. Mais c’est autre chose. Au moins, lui, il savait parler. Et sauter sur sa chaise comme un cabri en levant ses bras ou ciel quand il fallait.

Cette année, les autres ne se sont pas cassé la tête. Plus de grand-messe salle Gaveau pour les Sarkovoeux. Lui et Ségo nous ont fait un petit clip sur leurs blogs. Internet, n’est-ce pas… C’est décidément la mode. Ché-bran comme disait Mitterrand.

Bon, allez, j’arrête, je ne veux pas vous déprimer dès le 3 janvier ! Encore que, en prenant tout ça au deuxième degré, il y a plutôt de quoi rire, non ?

Alors, je vous souhaite tout plein de choses pour cette nouvelle année. Plein d’amour surtout, c’est le plus dur. Et un(e) bon(ne) président(e) tout neuf, qui nous fasse bien rire pendant cinq ans. Moi, ça ne commence pas trop mal. Le Monde consacre une pleine page aux mots de la politique aujourd’hui. Nous y sommes amplement cités. Rien de tel qu’un bon bol d’égo tout frais pour commencer l’année ! Et puis, Nicolas (non, non, pas celui auquel vous pensez) a commencé à vendre la mèche, il y a plein de projets marrants qui se dessinent… On en reparlera ;-)