jeudi, novembre 09, 2006

La faucille et le maillet

Nous vous parlons beaucoup des mots. Aujourd'hui il sera question des images. Vous avez peut-être vu le site de campagne d'Olivier Besancenot. Ca clignote dans tous les sens, il y a des jeux, et toutes les couleurs de l'arc-en-ciel (un peu de rouge mais pas trop). On se croirait sur le site de TF1 (il ne manque que les pubs pour Mac Do). Les temps changent. Fini le graphisme austère et monochrome de Rouge, le journal de la LCR. Et ne cherchez pas la faucille et le marteau, ils n'y sont pas. Vous aurez tout au plus un maillet dans la rubrique Jeux, avec une activité extrêmement subversive : le défouloir anti-droite. Vous tapez avec un maillet virtuel sur la tête à Sarko, Villiers ou Le Pen et vous gagnez des points (mais je ne suis pas sûr qu'avec une telle dialectique subtile, eux en perdent). Moi j'aurais mis un piolet pour taper sur Trotsky. A moins qu'il ne soit déjà mort : si vous cherchez trotskyme ou trotskisme sur le site, vous aurez un écran vide...

Les temps changent. Si vous voulez vraiment un marteau et une faucille, il n'y a plus que l'indéboulonnable Arlette. Mais bon, son site est vert ! Est-ce qu'elle draguerait Nicolas Hulot, elle aussi ? Je la vois bien faire campagne en montgolfière. Ce serait une vraie révolution.

lundi, novembre 06, 2006

Rupture avec la rupture

Je racontais samedi comment les politiques de tous bords se piquent des bons mots et des petites phrases (et semblent largement s'en amuser)... Coïncidence, qui renforce ma démonstration, je lis ce matin dans les Echos une interview de François Bayrou, qui rompt... le silence et nous dit que c'est lui qui a inventé la fameuse rupture :
Question : Revendiquez-vous toujours la « rupture », comme vous l'avez fait l'année dernière ?
François Bayrou : C'est vrai que je suis le premier à avoir employé le mot. Mais le mot est négatif et ambigu. Je suis donc ravi que Nicolas Sarkozy m'en ait débarrassé.
Rompez !

dimanche, novembre 05, 2006

Sémiologie et cordonnerie, ou les pieds et la poudre aux yeux

Dans Libération du 4 novembre, Gérard Lefort commente une photo sur laquelle le premier ministre, Dominique de Villepin, debout devant un micro, s'adresse à la presse. A droite le ministre de la justice, Dominique Perben, regarde son patron. Derrière, Nicolas Sarkozy regarde... le sol, comme s'il craignait de trébucher. Mais le regard du journaliste s'est porté, lui, sur les chaussures de Sarkozy. En effet, selon un bottier appelé en expertise, les talons compensés du ministre de l'Intérieur lui donneraient dix centimètres de plus. Et de s'interroger: les talons du ministre seraient-ils à l'origine de ses migraines? Car

Le talon est mauvais pour la colonne, n'importe quelle porteuse d'aiguilles le confirmera.

Décidément en forme, Lefort poursuit:

Si le ministre veut nous leurrer sur sa taille, que serait-ce sur ses mesures s'il est un jour président?

On se souvient qu'il y avait déjà eu des commentaires amusés à propos d'une photo prise à la Maison Blanche sur laquelle Sarkozy semblait avoir la même taille que Bush. Ce qui me fait penser à deux expressions françaises, «être de taille à», «être assez grand pour» qui, toutes deux, signifient «être capable de». Y aurait-il une taille minimum pour devenir président de la République? Et, dans le débat démocratique, tous les candidats devraient-ils porter les mêmes chaussures comme ils disposent du même temps sur les ondes?

Ce qui est sûr, c'est que ces talons compensés aux pieds s'apparentent à de la poudre aux yeux.

samedi, novembre 04, 2006

Désordre injuste

Nicolas Sarkozy aime visiblement piocher les élements de son langage à droite et à gauche... On se souvient du slogan «La France, tu l'aimes ou tu la quittes» qu'il avait emprunté à Philippe de Villiers, qui l'avait lui-même emprunté au Front National. Maintenant, Sarkozy pique à gauche. Il déclarait hier à Villepin...te (ça ne s'invente pas) qu'il est pour l'«ordre juste», reprenant ainsi à son compte la formule clé de Ségolène Royal, et il prétend même que c'est lui qui avait eu l'idée le premier. On emprunte décidément beaucoup en politique. Ségolène Royal tenait elle-même la formule de Benoît XVI, comme je le raconte ici. Evidemment elle avait pris une volée de bois vert dans son propre camp. On se souvient de Jean-Christophe Cambadélis, bras-droit de DSK, qui lui avait balancé début juin : «La militarisation de la sécurité, ce n'est pas l'ordre juste mais juste l'ordre» (voir ici). Ségo avait d'ailleurs commencé à édulcorer la formule, qui devenait désormais «ordre économique et social juste». Ah! On est rassurés, voilà de la bonne langue de bois rose. Il ne s'agit plus de faire entendre des bruits de bottes dans les cités.

Sarko prend un malin plaisir, à chaque fois qu'il le peut, de ramener Ségolène à droite, sachant que ce tropisme indispose bien des militants du PS. «Félicitations Mme Royal, vous êtes sur le bon chemin !» déclarait-il dès le mois de juin. Cela l'arrangerait-il d'avoir un autre candidat en face de lui ? C'est néanmoins un jeu dangereux. Ses conseillers en communication devraient peut-être lui dire «Père, gardez-vos à droite, gardez-vous à gauche», car à force de pratiquer le grand écart sémantique, son discours risque d'être illisible dans son propre camp. Et un certain Prince Noir se frotte peut-être déjà les mains dans un palais qui n'est pas en Aquitaine, mais rue du Faubourg Saint-Honoré.

En tous cas, Ségolène ne s'est pas laissée démonter : «Si M. Sarkozy reprend mon projet d'ordre juste, c'est d'une certaine façon un aveu d'échec de sa part, car le résultat de sa politique, c'est le désordre injuste», lui répond-elle du tac au tac. En attendant, au PS, c'est juste le désordre...

vendredi, novembre 03, 2006

Les jeunes s'invitent dans le débat

J'ai été surpris et flatté de voir que le magazine Ecrans de Libération (qui est passé en version électronique) avait placé une citation de ma pomme en bannière sur sa page d'accueil, à la suite de mon entretien avec Frédérique Roussel :



C'est surtout la première partie qui est étonnante. Le mot débat était effectivement le mot star de la rentrée politique, comme le montrait Presse 2007 (l'outil d'analyse de la presse nationale que j'ai développé cet été). Indéboulonnable depuis le mois d'août. Il faut dire qu'il y a eu les universités d'été des différents partis, puis les débats à l'assemblée nationale sur la fusion Suez-GDF, et, bien évidemment, le fameux débat socialiste qui occupe la presse ces derniers temps. Le «nuage» des mots fréquents variait dans ses détails, mais rien n'avait pu faire dévisser le mot débat de sa position de premier de cordée :



Plutôt encourageant pour la démocratie, me disais-je, en observant cet étonnant message subliminal de la pré-campagne. Mais je me demandais bien quel serait le premier mot à émerger après le temps du débat ! Eh bien c'est fait depuis ce matin :



Le mot jeunes vient de ravir la première place... L'anniversaire des émeutes de banlieues et son cortège d'incidents et incendies divers, jusqu'à la tragédie de Marseille qui a laissé une jeune étudiante entre la vie et la mort, nous ont soudainement rappelé que pendant les débats la révolte continue.

C'est intéressant que ce soit ce mot qui émerge le premier. Le quinquennat a été placé sous le signe des jeunes. Les jeunes que l'on disait détachés de la politique, et qui se sont mobilisés en avril 2002 pour dire NON à Le Pen, en mai 2005 pour dire NON au TCE, au printemps 2006 pour dire NON au CPE. NON, NON et NON. Trois fois NON. Depuis mai 68, la politique n'aura sans doute jamais autant été une tension entre les jeunes et les vieux qui les gouvernent (Chirac briguerait-il un autre mandat ? se demande la presse...). Certains politiques commencent peut-être à le comprendre : comme nous le racontons dans le livre, Ségolène Royal n'a-t-elle pas fait son coming out sur la chanson de Diam's Génération NON NON (alias La boulette) ?

Mais les jeunes dont on a parlé en novembre dernier, et dont on reparle ces temps-ci, ce ne sont pas les mêmes. Ceux-là ne débattent pas, ne votent pas, même si quelque rap stars essaient de les y encourager. Ils lancent des cailloux et des cocktails Molotov, et pas des paroles. Aucune revendication ne s'exprime, aucun porte-parole ne se met en avant. Avez-vous remarqué que la révolte des banlieues de l'automne dernier était une révolte sans mots ?

jeudi, novembre 02, 2006

Variations dans la continuité

Dans l'arsenal des pièges, piques, méchancetés, chausse-trapes et autres gracieusetés que le clan Chirac distille à l'endroit de Sarkozy (au fait, ça n'a rien à voir bien sûr, sauf l'initiale de leur nom : qui avait baptisé Sartre «l'agité du bocal»?), nous avons vu (ici) qu'une métaphore saisonnière était fort prisée chez les adversaires UMP du ministre de l'Intérieur. Il est une autre formule qui s'inscrit dans la continuité. Souvenez-vous : il y a plusieurs mois qui paraissent plusieurs siècles (c'était avant le CPE et Villepin se voyait un destin, comme naguère Giscard), le premier Ministre déclarait:
L'élection présidentielle est la rencontre d'un homme et d'un peuple.
Le 30 octobre, dans Le Figaro, Jacques Chirac reprend et développe la formule:
L’élection présidentielle, c’est une rencontre entre un homme et un peuple. Tel est l’esprit du gaullisme. Telle est la logique de l’élection du président au suffrage universel. Tout est donc possible.
Tout est possible, en effet. Un homme (ou une femme) et un peuple: Traduisons : les procédures de désignation du candidat de l'UMP (à propos, avez-vous remarqué, ça n'a rien à voir, bien sûr, qu'UMP est l'anagramme de PMU ?) n'ont rien à voir avec la conception gaulliste de l'élection présidentielle.

Je crois que nous n'en avons pas fini sur ce thème. Chiraquiens, Chiraquiennes (ou Chiraquistes, comme vous voudrez), faites travailler vos méninges, pour alimenter cette chronique. Et merci par avance.

mercredi, novembre 01, 2006

Promotion de sa chance

Je lis dans Libé aujourd'hui un titre comme le quotidien les affectionne : Azouz Bégag, ministre à la promotion de sa chance (voir article). Il paraît qu'il va se présenter à la mairie de Lyon. Je n'ai pas de commentaire à faire sur le sujet, si ce n'est que tout le monde est un peu méchant avec ce pauvre ministre délégué, peut-être surtout Sarko, qui le surnommerait (si l'on en croit Libé) «vidéo-bégag». Pas gentil, gentil. Je ne connais pas bien le personnage, mais justement, moi, ce côté rêveur-gaffeur, un peu décalé par rapport aux montres froids de la politique dinosaurienne (ou éléphantesque), aurait plutôt tendance à me plaire.

Promotion des chances. Avez-vous remarqué que le mot, qu'on nous sert décidément en boucle ces temps-ci, est nécessairement pluriel ? Promotion de la chance, c'est tout autre chose, et un peu à l'opposé, me semble-t-il : ça sent l'individualisme forcené, le flambeur de casino, le "self-made man" ! Les dictionnaires ne la lui ont pas encore accordée, mais chances est en droit de réclamer son autonomie, comme les vacances par rapport à la vacance. La meilleure preuve, c'est que le jeu de mot de Libération ne marcherait pas si chances était simplement le pluriel de chance ! Pour qu'il y ait effet de sens il faut qu'il y ait double lecture, comme je l'expliquais l'autre jour à propos de la main verte (de la droite).

Ainsi vont les mots. Mais savez-vous d'où vient ce mot chances(s) ? Vous allez en tomber sur le séant. L'origine en est le verbe latin caderer, tomber, justement. Il s'employait en latin classique pour le jeu d'osselets, qu'on laissait tomber sur le sol. Il a ensuite désigné le lancer des dés, et d'une façon générale le hasard. Et le hasard, c'est le contraire de la promotion des chances, non ?