Je rentre d'une semaine à la Martinique, où m'avait précédé Ségolène Royal (mais nous n'y allions pas pour les mêmes raisons...) et j'en rapporte quelques éléments de réflexion amusants ou intéressants.
Vous avez noté que, depuis plus d'un an maintenant, les candidats se livrent à une véritable guerre des mots ou des expressions, se les disputant, se les piquant... Sarkozy lançait sa rupture et Royal rétorquait la rupture c'est moi. Elle lançait l'ordre juste, il essayait de le lui faucher, elle répliquait qu'avec lui c'était plutôt le désordre injuste et pour couronner le tout, le 29 novembre dernier, le ministre de l’éducation s’essayait lourdement au jeu de mots, en pleine controverse sur l’enseignement du français, comme pour banaliser ou ridiculiser l’expression : « l’ordre juste c’est l’ordre des mots, celui qu’enseigne la grammaire ». Encore un exemple:Ségolène Royal lançait en novembre 2006, devant les maires socialistes :
Si je dis « vie chère » au lieu de « pouvoir d’achat » ce n’est pas un hasard (...) La vie chère tout le monde comprend ce que cela veut dire, tandis que le pouvoir d’achat, lui, dépend des statistiques de l’INSEE qui s’obstine à le voir en hausse.
On comprend ce qu’elle veut dire ou ce qu’elle cherche : un parler simple, immédiatement compréhensible, plus proche des préoccupations des gens. Mais Nicolas Sarkozy ne peut pas résister, il s’engage sur son terrain sémantique et le 30 novembre sur A2, déclare :
Je dis pouvoir d’achat parce que la vie chère elle est d’autant plus chère qu’on n’a pas de pouvoir d’achat.
La phrase ne veut pas dire grand chose, mais elle marque la recherche d’une opposition, qui n’est ici que lexicale. On appelle cela, au football, « marquer l’adversaire à la culotte », mais il est malaisé de distinguer derrière ces oppositions lexicales des positions politiques vraiment opposées : on se bat non pas sur des idées mais sur des mots.
Le récent voyage de Ségolène Royal aux Antilles nous donne peut-être une autre façon de les comparer, comme s'ils étaient plus « vrais » lorsqu'ils avaient à se choisir quelques mots dans une autre langue...
Il y a un an Sarkozy allait à la Martinique, après un premier voyage annulé, et annonçait en créole :
On a dit que j’avais fui. Le jeune coq ne fuit pas. Je suis ici parmi vous.
En fait il avait dit coq-djenn, qui fut en général bien traduit par « coq de combat », celui qui porte des ergots d’acier et qu’on lance dans l’arène après l’avoir excité. Je ne sais pas si le candidat de l’UMP a déjà assisté à un combat de coqs, mais l’image est forte, révélatrice d’un ego particulier (sauf, bien sûr, si on n’a pas expliqué à Sarkozy les connotations de la formule qu’on lui avait soufflée).
Plus récemment, à la Martinique, Ségolène Royal se présentait en créole : «moin sé on fanm doubout». Puis elle déclarait à la Guadeloupe : «Moin ké kassé sa». La presse a traduit ces deux phrases mot à mot : « je suis une femme debout », « je vais casser ça ». En fait une fanm doubout est en créole celle qui tient la maison (on l’appelle aussi « poteau mitan », le poteau central qui tient le toit de la case), par opposition à la fanm couchée, qui ne résiste pas. Quant à kassé sa, l’expression m’a-t-on dit à la Martinique ne signifie pas « casser la baraque », ou « tout détruire » mais « changer les choses avec détermination», et serait une bonne traduction de son slogan changer fort.
Coq djenn contre fanm doubout, coq de combat contre femme libérée, la guerre des mots entre les deux candidats pourrait ainsi être lue au filtre de leurs déclarations en créole, qui en disent beaucoup sur leur personnalité ou sur l’image d’eux-mêmes qu’ils veulent donner que tout ce que nous avons entendui en français. On sait que pour Jacques Lacan l’inconscient était structuré comme un langage, mais c‘est peut-être ici le langage des candidats qui est structuré par leur inconscient.